Corruption

chronique pour le magazine marocain Le Mensuel, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Une « marche verte » contre la corruption.
Par Tahar Ben Jelloun

C‘est une affaire entendue : la corruption est un fléau, une sorte de cancer qui mine la société marocaine. En arabe le mot est assez clair : racha, ya’rchi, rechoua, désigne le bois, la matière rongée de l’intérieur et sur laquelle et avec laquelle, on ne peut rien bâtir. L’économie du pays est piégée par ce phénomène contre lequel les leçons de morale ont le même effet que de la pisse dans le désert. Laissons de côté la morale, la pression psychologique, la contrainte physique.
Commençons par le début : une pédagogie au quotidien de la lutte contre la corruption ; cette pédagogie sera un cours au même titre que le calcul ou l’orthographe dans les écoles primaires. Apprendre à nos enfants que ce mal existe qu’il empêche le pays d’avancer, qu’il menace leur avenir voire leur vie.

Démontrer cela avec des exemples concrets et précis. Citer le cas de pays que la corruption a détruit et les a fait sortir de l’histoire. Il faut dramatiser s’il le faut, faire preuve d’imagination. Pas de théorie. Montrer les choses, souligner leur gravité. Impliquer les enfants dans un jeu de rôle où l’un est corrupteur (par nécessité) et l’autre corrompu (par besoin). C’est un peu comme la lutte contre les préjugés et le racisme. Ça commence à l’école. Au moins là, on a une petite chance pour que l’enfant soit élevé dans la haine et la méfiance de ce système qui s’insinue de manière silencieuse et diabolique dans la vie des citoyens. Peut-être que ces enfants éviteront plus tard de tomber dans les attractions et les illusions de la corruption. L’éducation est un pari, un défi.

Le Marocain n’a pas le sens juridique. Son histoire récente et son comportement ne sont pas traversés par le juridique. Certes, on parle de droit, de loi, de justice, d’équité etc. Il existe un arsenal de textes de lois comme dans les pays civilisés. Théoriquement, nous sommes armés. Le citoyen est protégé par des lois, il a des droits et des devoirs. Mais dans la vie quotidienne, ces concepts sont flous, aléatoires et illusoires. D’emblée on ne cherche pas à faire appliquer la loi, à revendiquer le droit. D’emblée on dépense une grande énergie à savoir quelle est la personne adéquate à qui il va falloir payer un passe droit, ce qu’on appelle « un piston », une « intervention ». Parfois, le citoyen est en droit absolu d’obtenir tel ou tel document réclamé. Il n’a nullement besoin de passer par la phase de la « tadouira » . Et pourtant, son mental, la force de l’habitude, l’exemple probant des autres, sa fragilité de citoyen sans défense, sans relations, le font agir en corrupteur potentiel. Le pire c’est que c’est souvent ainsi que les choses se passent. Pas confiance en l’application du droit, pas confiance en la justice de son pays, il est persuadé que tout le monde se vend et que le tout est une question de moyens.

Evidemment, il existe des juges intègres, des avocats honnêtes et courageux ; bien sûr que des fonctionnaires agissent en accomplissant correctement leur devoir. Mais cette catégorie est noyée dans une masse où l’exercice de leurs fonctions est en bute quotidiennement aux dégâts que la corruption provoque et sans que personne ne puisse la sanctionner étant donné que le propre –si je puis dire—de la corruption est le manque de preuves. On appelle cela « les dessous de table », ni vu ni connu, l’arrangement n’est pas dans les mots, il est dans les regards, dans le silence.

Tout cela, nous le savons et nous en parlons entre nous tout le temps. Mais que faire ? De temps en temps, un corrompu est attrapé, jugé et paye pour les autres ; c’est de la fumée. Le mal, il faut aller le soigner à la racine, pas qu’avec les mots, mais avec une volonté politique, une détermination à faire la guerre à ce cancer. On pourrait commencer en instaurant une nouvelle politique des salaires rendant possible une lutte plus radicale contre le désir de corruption.
A partir du moment où l’Etat paye si mal ses agents, surtout les plus petits, ceux qui sont en relation avec les citoyens, il leur suggère de manière hypocrite et indirecte de compléter leur salaire en puisant dans les poches des administrés.

Halte au bla-bla et aux belles intentions ; commençons par poser le problème sur la table, sans la moindre hypocrisie. On ne peut pas compter sur la seule capacité de résistance du fonctionnaire mal payé pour enrayer le phénomène de la corruption. Cette personne n’est pas née avec le syndrome de la corruption dans le sang. Elle le devient en découvrant comment les choses se passent autour d’elle. Pour l’empêcher de céder à la tentation, l’éthique et la morale ne suffisant pas, il faudra commencer par le payer correctement. Cette augmentation des salaires devra être assez spectaculaire et accompagnée de la mise en place de commission de contrôle dont l’intégrité aura été prouvée, genre commando des « Incorruptibles ». La moindre corruption sera sanctionnée de manière impitoyable. C’est sans doute naïf, mais il faut tenter cette expérience. C’est une révolution. Pour cela, il faudra que tout le monde s’engage sérieusement, l’éducation nationale, les parents, les médias etc. Sinon, le corps de la société marocaine, de plus en plus pourri de l’intérieur, de plus en plus vidé de sa substance, s’écroulera et nous tomberons dans une violence terrifiante qui ramènera le Maroc vers des âges lointains.

Education, réévaluation des salaires, contrôle sévère, campagne médiatique. Sera-ce suffisant ? Non, car il faudra responsabiliser tout le monde et donner l’exemple. Le cas de la justice est peut-être le plus dramatique. Allez faire un tour dans n’importe quel tribunal du royaume, observez, regardez le désespoir des gens, écoutez-les et prenez au sérieux ce qu’ils vous diront. J’ai fait cette expérience ; j’ai été effaré par les injustices qui se commettent publiquement chaque jour. Encore une fois, il suffit de deux ou trois pourris dans un tribunal pour instaurer une injustice flagrante tout en faisant savoir qu’il suffirait de quelques billets pour changer les décisions.
Je ne vais pas stigmatiser ce ministère, mais allez voir dans d’autres administrations. Quand on jouit d’une petite notoriété, on peut ne rien voir. On vous présente les choses avec art et sérieux. Mais depuis que j’écoute les gens et qu’ils m’apportent des documents et qu’ils me racontent leur calvaire, je vous dis, faites l’expérience si vous doutez encore de la gravité de la situation : le pays est travaillé de l’intérieur par une pourriture qui finira par le détruire.

Le citoyen qui n’a plus confiance en l’Etat, finit par se détourner des valeurs qui cimentent cette société. Ces valeurs de solidarité, de foi en l’esprit, cette morale que nos ancêtres ont consolidée pour nous, sont aujourd’hui attaquées par cette violence qu’est la corruption.
Encore une fois, nous n’allons pas nous complaire dans des leçons de morale. Mais nous devons réagir et agir chacun à son niveau. Apprendre à ne plus «

graisser la patte », refuser la tadouira, en aviser les services du contrôle etc. En fait la solution est difficile et exige du temps et de la constance même si nous avons tous les tenants et aboutissants du problème. En dehors du discours, soulagement pour quelques consciences, il faut des actes. C’est le rôle de tout l’appareil politique, de tous les partis, de tous les citoyens.
On peut imaginer une grande « marche verte » contre la corruption, une mobilisation de tout le pays, de toutes ses potentialités. Kifaya ! comme disent les Egyptiens. Basta !

Un jour le grand écrivain égyptien Tawfik Al Hakim est sorti, du temps de Nasser, muni d’un balai et s’est mis à balayer devant un ministère. La police l’a arrêté. Il leur a dit : ça sent mauvais, je balaye parce qu’il y a trop de pourriture. Sa notoriété l’a sauvé et a fait réfléchir ses nombreux lecteurs.
Nous pourrions entamer un grand nettoyage, chacun dans son domaine. On l’appellera opération « propreté », un peu ce qu’avait fait le juge italien anti-mafia Antonio Di Pietro avec le slogan « mains propres ».

Tahar Ben Jelloun.