Nouvel Observateur

Par Entretien avec Tahar Ben Jelloun à propos de "Sur ma mère" ; avec Didier Jacob du Nouvel Observateur

2008
 

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Tahar Ben Jelloun, Jacques Chessex, Donald Antrim...
Tout sur nos mères
Par Didier Jacob
Ils sont marocain, suisse, américain. Romanciers célèbres, ils parlent de celle qui les a enfantés. Tahar Ben Jelloun, qui s'entretient ici avec Didier Jacob, raconte pour sa part comment la sienne a succombé à la maladie d’Alzheimer, tandis que Donald Antrim dresse le portrait d'une femme agressive et alcoolique, et que Jacques Chessex demande pardon à sa mère, sept ans après sa mort. Dossier Le Nouvel Observateur. – Votre nouveau roman raconte les dernières années de la vie de votre mère. C’était une femme hors du commun…
Tahar Ben Jelloun. – Oui. Elle est née dans une famille traditionnelle, très modeste, de Fès. Elle avait un vrai charisme, une élégance notoire. Ce n’était pourtant pas une séductrice, loin de là! Mais les accidents de la vie, comme je le raconte dans le livre, ont fait qu’elle s’est mariée trois fois. Comme toutes les jeunes filles dans le Maroc des années 1930, elle a épousé son premier mari à 15 ou 16 ans, sans l’avoir vu auparavant. Ma mère est tombée enceinte, mais son mari est mort dans une épidémie, et elle s’est retrouvée veuve. C’était encore une enfant! Elle confiait son bébé à sa mère et allait elle-même jouer à la poupée. Son deuxième mari était un homme âgé, trouvé par relations. Elle lui a fait également un enfant. Comme l’homme est mort quelques années plus tard, elle commençait à se croire maudite! C’est alors qu’elle s’est mariée avec mon père, vers 20 ans. Il était déjà marié avec une femme qui ne lui donnait pas d’enfants. Il cherchait donc une seconde femme, et avait promis à ma mère de répudier l’autre si elle lui donnait un enfant.

C’est ce qui s’est passé. Ma mère a épousé le boucher du quartier, et lui a fait 13 enfants.

N. O. – Quand vous étiez petit, vous étiez très proche de votre mère?
T. Ben Jelloun. – Très. J’étais le dernier. Dans la société traditionnelle marocaine, tous les enfants ont avec leurs parents des liens très forts. Il y a n respect quasi religieux des parents. C’est une des valeurs qui nous distinguent de l’Occident. J’avais avec ma mère un rapport très particulier. Mon premier livre portait sur la condition de la femme, et c’est d’avoir vu comment elle vivait qu’est née ma révolte à cet égard. Elle ne savait ni lire ni écrire. Et je lui ai toujours apporté mes livres. Elle en était fière. Parfois, je lui en racontais le contenu. Je n’avais pas ce lien avec mon père.

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Michel Deluc
Tahar Ben Jelloun avec ses parents en 1988 à Tanger
N. O. – A travers votre mère, c’est la vie à Fès que vous racontez. Une vie dont vos parents ont d’ailleurs été très nostalgiques, quand ils se sont retrouvés à Tanger. Pourquoi?
T. Ben Jelloun. – Dans les années 1950, nous avons tous déménagé à Tanger, parce que la situation économique de mon père, à Fès, n’était pas bonne. Ce déplacement a été pour eux très douloureux parce que ma mère avait à Fès tous ses repères culturels et traditionnels. Elle s’est retrouvée du jour au lendemain exilée dans une ville moderne, dont elle ne connaissait pas les rues, où elle n’avait pas d’amies. Les gens de Fès considèrent qu’en dehors de Fès il n’y a rien. C’est vrai que c’est une ville extraordinaire. On va d’ailleurs fêter cette année son 1200e anniversaire. C’est la ville fondatrice de la civilisation arabo-musulmane du Maroc. C’était la ville des villes, pour mes parents. Une ville qui vous poursuit toujours, même si on la quitte.

N. O. – C’est la fin d’une époque, avec la mort de votre mère, que vous racontez?
T. Ben Jelloun. – Oui, la fin d’une authenticité dans les traditions. Et le début de la nostalgie. Je n’aime pas ça. La nostalgie, ce sont les souvenirs qui s’ennuient. Ce qui semble avoir également disparu, c’est cet islam que l’on connaissait alors, très paisible, sans aucune violence, et avec une vraie tolérance. Il y avait une communauté juive à Fès, qui travaillait dans les maisons marocaines. Aujourd’hui, c’est impensable. C’est une régression.

N. O. – L’islam paisible, c’est fini?
T. Ben Jelloun. – Il y a deux tendances, au Maroc. D’abord, une réislamisation des esprits. L’islam devient une identité, avec ses dérives politiques, qui sont condamnables. D’autre part, il y a des jeunes qui s’engagent dans la voie de la spiritualité. Ça donne de l’espoir. Ils étudient les soufis arabes, les poètes mystiques. Vu la violence qui rôde autour de l’islam, c’est comme une tentative de mettre en scène un autre islam, où priment les valeurs humanistes sur l’idéologie.

N. O. – Votre mère était profondément croyante, et l’est restée jusqu’à sa mort.
T. Ben Jelloun. – L’islam a été pour elle très apaisant. Cette croyance l’a aidée à vivre et à affronter la mort, dont elle n’avait aucune crainte.

N. O. – Curieusement, c’est la maladie d’Alzheimer qui l’a fait parler, même si elle mélangeait de plus en plus les temps et les personnes.
T. Ben Jelloun. – Ma mère n’avait, en effet, jamais parlé autant d’elle-même avant la maladie. Pudeur, sans doute. J’ai passé du temps près d’elle jusqu’à sa mort, avec un cahier, et je prenais des notes, sans la corriger ni la contrarier. C’était des bribes, des morceaux, mais il y avait des détails vrais.
J’ai donc eu l’idée de réinventer sa vie, à partir de ces éléments, tout en témoignant de sa décrépitude mentale et physique. Mais je ne voulais pas d’une construction compliquée, à la Faulkner. Je voulais aller vers la plus grande simplicité. C’était mon but, après plus de trente ans d’écriture. La simplicité, c’est la maturité.

N. O. – Le livre témoigne de la manière dont vous avez accompagné votre mère jusqu’à la mort, en lui tenant la main le plus souvent possible.
T. Ben Jelloun. – Il faut tenir la main des gens qui agonisent. C’est une façon de se préparer au deuil, qui se passe avec beaucoup plus de douceur quand on a accompagné un parent jusqu’au bout. Je lui tenais la main presque par égoïsme: ça m’aidait à me séparer d’elle.

N. O. – Dans le livre, vous vous insurgez contre les maisons de repos.
T. Ben Jelloun. – Tout a été fait, dans la société européenne, qui est de plus en plus dominée par les valeurs marchandes, pour que les personnes qui ne sont plus dans la rentabilité immédiate soient écartées de la vie. L’été 2003, avec la canicule, a été un choc pour moi. Je n’aimerais pas que la société marocaine emprunte ce modèle pour les personnes âgées. Il est plus doux de vieillir dans une société même pauvre, marocaine, que dans une société riche, en étant dans des maisons prétendument de repos. Tenir la main d’un parent, l’aider à traverser ce ruisseau sombre, c’est la moindre des choses. Et ça nous prépare à notre propre mort. La question de la mort, en Occident, est pensée dans des termes plus techniques que culturels.

N. O. – La mort de votre mère a-t-elle changé quelque chose dans votre rapport au sacré?
T. Ben Jelloun. – Je m’engage davantage dans la spiritualité. Je lis les mystiques musulmans. J’aime cette lumière qui sort de cette poésie absolue.

N. O. – La mort peut-elle être douce?
T. Ben Jelloun. – Non. Il n’y a pas de deuil doux. Même si, avant sa mort, ma mère parlait de ses funérailles comme d’un pique-nique.

N. O. – Le livre est dédié à vos quatre enfants. Pourquoi?
T. Ben Jelloun. – C’est un clin d’œil que je leur envoie. Aujourd’hui, plus rien n’est gratuit dans les sociétés modernes. Prendre la main de la personne qui meurt, c’est gratuit, c’est donc un acte important. Il faut être près de ses parents. Bien sûr, il y a des situations parfois difficiles. Certains parents ne sont pas très aimables. Mais il faut essayer d’être présent quand vient la fin de la vie. S’occuper bien de ses parents, c’est une chose qu’on leur doit. C’est se préparer à vivre leur absence.

Propos recueillis par Didier Jacob

«Sur ma mère», par Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 270 p., 17,90 euros.

Né à Fès en 1944, Tahar Ben Jelloun a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour «la Nuit sacrée». Il est l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels «Moha le

fou, Moha le sage » ou « le Racisme expliqué à ma fille». Il vit à Tanger.
Le dossier «Tout sur nos mères» est ici.

Source: «Le Nouvel Observateur» du 24 janvier 2008.