Saad Hassani, peintre (Maroc)

catalogue de l'Exposition du 23 fevrier 2008 à la galerie Tindouf à Marrakech, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

L’ombre du silence


Quand il évoque la mémoire de son père, disparu il y a trente ans, il a les larmes aux yeux. Saad Hassani parle de ses mains, longues et fines, des mains d’une élégance que beaucoup d’hommes lui enviaient. Mais Saad dit sans hésiter que sans lui, il n’aurait jamais continué dans le chemin de la création, de l’audace et de la recherche. Tôt, il l’a plus qu’encouragé, il l’a stimulé et poussé à peindre et à exposer. Pour Saad, son destin était scellé à partir du moment où la volonté de son père devait rejoindre la vocation du fils. C’est dire que Saad Hassani est un peintre qui a traversé plusieurs étapes, plusieurs époques comme ses aînés et maîtres en qui il trouve parfois des signes lui indiquant le chemin : parmi eux Tapiès, Rothko, Turner, Robert Raushenberg. Pour peindre, ne faut-il pas admirer et aimer ?


Il y a chez Hassani quelque chose de secret, une sorte de silence qui n’est pas une manière de cacher des choses, juste une distance face à ce qui échappe aux mots. C’est l’ombre du silence. Il ne faut surtout pas lui demander ce qu’il « veut dire ». Réclamer cela d’un artiste c’est se conduire en gendarme cherchant à vérifier l’identité. Non, Hassani ne dit pas, il fouille, il montre, il poursuit son chemin. Son objectif essentiel c’est la peinture et rien d’autre. La peinture pour elle-même, pour sa présence, pour l’émotion qu’elle peut donner, pour l’interrogation qu’elle peut susciter. Elle n’exprime pas, elle s’installe dans le réel, en joue, le réinvente, le rétablit dans une complexité à peine esquissée.

Depuis que je suis le travail de Saad Hassani, je ne cesse d’être surpris et étonné par l’évolution de sa recherche. Changer de thème lui donne une nouvelle impulsion. Il continue à traquer les couleurs pour qu’elles donnent la lumière nécessaire. Curieusement, il ne peint pas la lumière mais charge le mouvement des couleurs et des signes de la faire naître, de la faire jaillir comme passion de la vie. Ce qui l’intéresse c’est le mouvement, ce qui change.

Je me souviens d’une période où il peignait des fantasias au fusain expérimentant déjà le tâchisme, une autre des chaises, des échiquiers, une autre encore où il s’attaquait à la couleur noire pour y déceler toutes les subtilités que la paresse de l’œil nous a voilées. Il est tout le temps là, derrière cette quête où le principal ce n’est pas ce qu’on voit mais ce qu’on imagine. Sa démarche emprunte quelque chose à la poésie. Une précision, une rigueur toute mathématique, qui avance jusqu’à faire de notre regard une complicité, une disponibilité pour aller au-delà de ce qui est montré. C’est ainsi qu’il est parvenu à une abstraction qui n’est pas nue ni brute, mais une abstraction qu’il qualifie de lyrique. Une sorte d’expressionnisme sans support, sans figure.

Le fait d’avoir très tôt choisi la peinture dite abstraite implique qu’il a voulu échapper à une pratique courante à l’époque. Dans les années soixante, un débat avait lieu dans certains milieux intellectuels autour de la notion de « la culture nationale ». C’était l’époque où Gharbaoui et Charkaoui réagissaient à la vogue de la peinture dite « naïve » (horrible adjectif, sournois et tellement péjoratif) mise en avant par des cercles français. Le mouvement des arts plastique autour de Belkahia, Melehi et Chebaa, entre autres, voulait affirmer que la culture nationale n’était pas figée dans le temps, qu’elle était traversée par des courants et des signes riches et divers, que le regard que posaient les artistes marocains sur leur culture, sur leur société n’était ni naïf ni folklorique, il était même novateur balayant les idées reçues et les visions approximatives ou malintentionnées.
Hassani a vécu ces moments avec intensité ; il se sentait concerné par le parti-pris de Gharbaoui et Cherkaoui, celui d’un art abstrait qui ne négocie rien et qui se fait dans la plus extrême exigence. Incompris à l’époque avec cependant une reconnaissance timide mais réelle en Europe, ces peintres ont ouvert des champs, des voies aussi bien à Hassani qu’à ceux qui sont venus après à la création plastique.


Je reviens à l’image du père et la première exposition au centre culturel américain de Rabat. Le jeune Saad est hésitant, pas sûr de lui. Mais le père, avec sa prestance, est là. Il le regarde et lui intime presque l’ordre de sauter le pas. Cela se passait dans les années soixante. Peu de peintres marocains sont sur la scène culturelle du pays. Certains sont à l’étranger, d’autres peinent à trouver un lieu pour exposer. Et Saad fait sa première exposition personnelle. Après cette expérience plutôt difficile à assumer, Saad voyage, suit l’appel du lointain, plonge dans les mailles du destin, ne sachant rien de ce qui l’attend, et n’étant surtout certain de rien.
Depuis il n’a jamais cessé de voyager. Même si aujourd’hui, installé dans cet atelier magnifique, un vieux fondok en plein centre de Casablanca, il est l’artiste qui se nourrit de tous les voyages possibles, de lecture, de confrontation avec d’autres domaines de création.
Il lui arrive de travailler sur commande. C’est Roland Barthes qui a cherché à déculpabiliser les écrivains et artistes qui acceptent des commandes. Il n’y a rien d’insultant ni de péjoratif dans cette démarche. Celui qui passe la commande vous oblige à vous mettre au travail, à penser, à relever un défi, à chercher et surtout à éviter le piège de la complaisance. Saad Hassani a exécuté une toile immense (220m²) pour l’Exposition Universelle de Lisbonne en 1998. Une voile pour un bateau mythique. Il vient d’accepter de faire des toiles de grandes tailles pour la ville de Casablanca. La démarche est différente mais le défi est le même : aller jusqu’au bout d’une intuition. Il s’agit de se mesurer à un espace exceptionnel, de le dompter et même d’y trouver le sens, l’ampleur de l’histoire, celle que la toile nous révélera.


Sur cette œuvre, complexe, empruntant des chemins divers, plane l’ombre de la couleur plutôt que de la couleur brute jetée sur la toile comme cela s’est fait outre-Atlantique par des jeunes gens en colère mais tellement avisés en ce qui touche les structures du système. Chez Hassani point de système. Pas même la mémoire d’un trajet. L’illisible est dans cette ombre portée par des éclats travaillés jusqu’à composer un immense puzzle s’étalant dans de grands espaces à travers plusieurs étapes du temps. L’ombre est fuyante, laissant derrière elle quelque transparence pour la lumière. Le réel n’y laisse point de traces. Ces toiles sont ce réel qui se donne à nous. L’inquiétude est en nous, pas enfouie dans ce travail. Nous sommes inquiets parce que nous n’avons qu’à recevoir. Ces œuvres nous sont proposées dans leur nudité. Pas de discours. Pas d’évocation où entreraient l’histoire, la morale et bien d’autres choses qui encombrent la peinture contemporaine. Hassani est de l’autre côté. Ses préoccupations sont strictement humaines, c’est-à-dire d’ordre esthétique. Pas même dans le souci d’une continuité. Certes, il y a un style Hassani, mais il n’est jamais installé, jamais dans le repos.


On pense au texte bref et étrange de Junichirô Tanizaki, « Eloge de l’ombre », écrit au début des années trente et qui disait un Japon épuré, difficile à cerner. On retrouve chez Hassani cette énigme qui palpite couleur sur couleur jusqu’à faire de l’ombre le sujet de cette rencontre entre des formes libres et des passages de couleurs. Il y a le brouillard d’enfance, la poussière non nettoyée déposée sur des toiles, le souvenir de la brume chaude du bain public, il y a aussi cette absence d’objets définis et ce souvenir de sable laissé par le temps. Et la lumière, fugitive, laisse aussi des traces sur la toile, y travaille comme si, jamais elle ne s’est arrêtée.


Le silence, --absence de mots--, juste un regard, est le maître d’œuvre du travail de Hassani. Toiles muettes dans la mesure où elles refusent le bavardage, le bruit et l’agitation devenus fonds de commerce de certains. Non, Hassani n’a pas besoin, ne sent pas le besoin d’encombrer son travail de mots. Alors on dira de ce travail qu’il est un magnifique « éloge du silence » en tant que présence de la peinture, non pour ce qu’elle pourrait représenter, mais pour elle-même. Si on pouvait éviter quelque paradoxe on dirait que c’est « une œuvre blanche » dans le sens où l’ombre de la couleur devient silence et le silence, étendue blanche de l’infini.
Hassani est l’homme qui attend, il prend le temps de lire, méditer, regarder le mouvement des saisons, la transformation des couleurs du temps. Il sait qu’aller vers une abstraction totale n’est pas possible. Il sait que rien n’est définitif, qu’il faut parfois s’entêter et éviter de se répéter c’est-à-dire de reproduire ce qui a été. Certaines toiles, par leur dimension, par leur architecture résonnent encore d’une ivresse fiévreuse, celle de la création qui arrive et surprend l’artiste le plus aguerri. Hassani a atteint une maturité inquiète, une maîtrise de son art qui tremble devant la toile parce qu’il n’a aucune certitude si ce n’est celle que seul le travail est du talent.

Citant Stendhal, Baudelaire nous rappelle « qu’il y a autant de beautés qu’il y a de manières habituelles de chercher le bonheur ». Je ne sais pas si Hassani cherche le bonheur à travers son œuvre, mais je sais que c’est un homme heureux quand il travaille, quand il sent naître chez lui cette pulsion venue de loin, l’obligeant à se mettre au travail et à prendre le chemin de l’inaccompli.

Curieusement on ne parle plus de beauté mais d’émotion. Avec le travail de Hassani, c’est de beauté que je parle, car elle est présence, jamais immédiate ni annoncée. Elle est aussi dans le regard sachant la repérer, la vivre et la célébrer.

Tahar Ben Jelloun.
Décembre 2007.