justice à la séoudienne

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Justice à la saoudienne

Par Tahar Ben Jelloun

Le 20 octobre dernier le quotidien français sur internet « Rue 89.com » m’apprend une curieuse nouvelle. Je lis : « Arabie Saoudite : 200 coups de fouet pour une femme violée ». Je me dis, ce n’est pas assez, mais il y a un progrès. Le violeur devrait recevoir plus que des coups de fouet, il devrait aller moisir quelques années en prison. Je continue de lire l’article. J’apprends que c’est la victime, la femme violée, qui a reçu 200 coups de fouet. Elle avait été condamnée dans un premier temps à (seulement) 90 coups. Mais en accord avec son avocat elle a fait appel de la sentence. Comment ? Critiquer une décision de justice ? Elever la voix pour rappeler que la victime a besoin de réparation ? Mais c’est insensé. Cette femme qui a osé remettre en cause le verdict sera doublement punie. On multiplie par deux 90 et on ajoute une vingtaine de coups là où ça fait mal sans laisser de trace. Cela lui apprendra à se faire violer et donnera à réfléchir aux autres femmes !
Ainsi fonctionne la justice en Arabie Saoudite. Le ou plus précisément les violeurs ? Ils étaient au nombre de six et ont été condamnés à des peines de prison allant de 2 à 9 ans. Quant à l’avocat de la femme, Abdarahmane al Lahem, c’est un homme connu pour son combat pour le respect des droits de l’homme dans son pays, va lui aussi subir les foudres de cette justice. Il a affirmé à l’AFP que le tribunal de la petite ville d’Al Qatif lui a retiré sa licence et ne peut plus exercer son métier.
Curieuse façon de rendre justice. Si je comprends bien, la femme a été punie parce que, si elle a été violée par un gang de six hommes, c’est qu’elle l’avait bien cherché, autrement dit, elle aurait provoqué ces « braves individus », sinon, elle n’aurait pas subi cet outrage traumatisant. Cette logique, on la connaît, elle a cours aussi en Europe. Que de fois on a entendu des gens dire « cette femme, telle qu’elle est vêtue, a provoqué cet homme qui n’a pas pu retenir ses bas instincts ! ».
Dans l’affaire saoudienne, on apprend que la femme appartient à la minorité shiite et que les violeurs sont des sunnites. D’où la clémence du jugement et surtout la punition de la victime.
L’Arabie Saoudite est une puissance dans le Golfe. Par son pétrole, par son statut de gardienne des lieux saints de l’islam, par sa relation privilégiée avec l’Amérique, elle joue un rôle important dans la région et même dans le monde. Cependant, malgré ses milliards de dollars et son armée sophistiquée, son système juridique et social reste archaïque et ses pratiques reproduisent les vieux schémas de l’époque où le pétrole dormait encore sous les sables.

L’évolution qui mène vers la modernité est comprise de manière particulière par cette culture. Ainsi si on définit la modernité par l’émergence de l’individu en tant qu’entité unique et singulière, si on atteint cet état en donnant à la femme les mêmes droits que l’homme, on peut dire que l’Arabie Saoudite ne connaît de la modernité que ses aspects techniques et technologiques mais qu’elle ignore et dans certains cas méprise le statut de liberté dont doit jouir chaque individu quel que soit son sexe.
Dans un pays où la femme est obligatoirement voilée, qu’elle n’a pas le droit de conduire une voiture ni de participer à l’évolution de la société, la modernité est pratiquement empêchée de se réaliser. La modernité est une valeur refoulée parce qu’elle serait une émanation occidentale, alors qu’elle est universelle et que les Arabes l’ont célébrée entre le neuvième et douzième siècle, époque des Lumières du monde arabo-islamique.
L’histoire de la femme violée s’inscrit dans ce cadre, dans cette conception particulièrement primitive des relations homme-femme. Alors que le Prophète Mahomet dont la première épouse était une femme d’affaires et qui était plus âgée que lui, a donné l’exemple tout au long de sa vie pour considérer et respecter la femme, certains musulmans d’aujourd’hui font du zèle en voulant enfermer la femme dans un statut inférieur et surtout en l’écartant de la vie.

A l’origine de ce comportement il y a la peur, peur que la femme n’échappe au mari, peur qu’elle n’exprime son désir de liberté et d’émancipation. Cette peur, Freud l’a analysée dans la relation complexe de l’homme et de la mère, l’épouse étant l’autre individualité qui dispose ou devrait disposer des mêmes libertés que l’homme.
Tahar Ben Jelloun.