Identités européennes

Article paru dans L'Espresso (Italie) et Lavanguardia (Espagne), par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Les couleurs de l’identité européenne

Par Tahar Ben Jelloun.

Monsieur Morrissey d’origine irlandaise, ancien chanteur des Smiths, n’est pas content. IL est tellement en colère qu’il refuse de revenir s’établir en Angleterre. Les chanteurs ont souvent un gros ego. Le succès leur monte à la tête et cela leur permet de dire et de faire n’importe quoi. Mais là, il ne s’agit pas d’un technicien qui a mal fait son travail, ni d’une mauvaise critique dans un journal. Non, là, M.Morrissey est en colère parce que l’identité britannique est menacée de disparaître. Il vient de déclarer au magazine anglais New Musical que « le Royaume Uni est submergé par les étrangers. C’est devenu un pays négatif qui fout les gens en l’air et les repousse…Plus l’afflux d’étrangers est en hausse, plus l’identité britannique disparaît. » C’est inquiétant, n’est-ce pas ?
Dans un reportage passé à la télévision française, une femme, bourgeoise, portant manteau de vison, bien coiffée, a exprimé sa colère contre l’actuelle ministre de la justice en France, Rachida Dati : « Qu’elle s’en aille ! elle n’a qu’à retourner dans son pays ! ». Or Rachida Dati est française, fille d’immigrés, père maçon marocain, mère algérienne. Mais pour certains, elle reste une immigrée, une étrangère.
Un partisan de l’extrême droite française a bien dit qu’avec tous ces joueurs noirs l’équipe de foot n’est pas française.
On peut continuer ainsi à noter les réactions souvent épidermiques face au changement physique, visible du paysage humain européen. C’est un fait, on ne

peut pas le nier. La Grande Bretagne, la France et bientôt l’Italie et l’Espagne sont en train de changer de peau, de visage et d’apparence. La civilisation judéo-chrétienne à la couleur de peau blanche a ouvert ses portes. Elle n’est plus composée des seuls européens vieux de plusieurs générations.
Cela pose le problème de l’identité. Comment la définir ? Que veut dire être européen aujourd’hui ? L’afflux de plus en plus d’immigrés de pays non-européens comme l’Afrique, le Maghreb ou l’Asie transforme et bouleverse la vie quotidienne des citoyens européens qui vivaient tranquillement entre eux. Mais ayant besoin de mains d’œuvre pour faire tourner les usines, cette Europe, riche et blanche, en bonne santé économique, a dû faire venir des millions d’étrangers pour faire marcher son économie et continuer à vivre avec le même confort qu’avant. Seulement ces étrangers sont des hommes et des femmes. Il leur arrive de faire l’amour et d’avoir des enfants, des enfants nés sur la terre européenne, portant une carte d’identité européenne et des noms à consonance étrangère. Ces enfants fréquentent l’école, grandissent, étudient, et parviennent même à réussir leur vie. Certains comme mon ami Fouad Allam est devenu député à la chambre des représentants à Rome, d’autres, si peu nombreux, sont nommés ministres comme Fadila Laanan, d’origine marocaine, nommée en Belgique francophone, ministre de la culture et de l’audiovisuel, ou bien comme Rachida Dati ministre de la justice ! Pas ministre de l’immigration ou de quelque chose qui rappellerait ses origines. Le coup de génie de Nicolas Sarkozy est d’avoir surpris tout le monde en faisant ce que la gauche n’a jamais osé faire : confier un ministère important à une jeune femme dont les parents sont maghrébins. Rachida Dati a eu un parcours de battante. Elle a étudié, a lutté pour trouver sa place, a été aidée, mais ce fut surtout sa détermination à s’en sortir qui l’a aidée.
J’ai écrit en 1994 un petit roman « Nadia » (en français « Les raisins de la galère ») qui raconte l’histoire d’une fille d’immigrés algériens qui veut assumer sa nationalité, son identité française. Elle se bat et va contre tous les préjugés pour montrer que lorsqu’on a la volonté de réussir, on peut réussir. Je parle de ce roman parce qu’il s’est trouvé qu’un proche de Rachida Dati me l’a rappelé. Certes, la littérature a cette capacité d’être visionnaire, mais j’avoue qu’il ne fallait pas être sorcier ou magicien pour deviner qu’un jour, une fille d’immigrés deviendrait ministre. Il faut dire qu’en France, cela a été très rare et souvent le fait d’avoir nommé des personnes d’origine étrangère à des postes politiques, a été considéré comme un alibi, un symbole. Car l’identité française est aussi précieuse que l’anglaise. N’y appartient pas le premier venu.
Les émeutes dans les banlieues françaises d’octobre 2005 et de novembre 2007 ont exprimé une colère parce que la France ne reconnaît pas ces centaines de milliers de jeunes nés sur son sol de parents immigrés. « C’est un problème d’identité » avait dit Jacques Chirac. Il a bien vu les racines du malaise mais pourquoi n’a-t-il rien fait durant ses douze années de président ? Ni lui ni son prédécesseur, socialiste de surcroît, François Mitterrand ? Cette identité à la peau brune, foncée, parfois carrément noire, a du mal à passer dans les mentalités occidentales.
Mais alors c’est quoi l’identité européenne ? De quoi est-elle faite ? A quoi ressemble-t-elle ?
Les écrivains n’aiment pas cette notion d’identité. Ceux qui l’ont le mieux exprimé sont deux géants de la littérature du XXè siècle : Fernando Pessoa et J.L.Borges. Pour démontrer qu’un écrivain n’a pas d’identité, si ce n’est celle de la littérature et de l’imaginaire, ils ont multiplié le « je » et ont signé des textes avec différents pseudonymes (surtout Pessoa).
Il m’arrive souvent de devoir répondre à la question : êtes-vous un écrivain marocain ou français ? Question de police. Les gens aiment vous situer. Un écrivain qui n’a pas une identité précise, cela les dérangerait-il ?
La notion d’identité implique une relation à un autre. Un psychanalyste m’a dit l’autre jour qu’un bébé construit l’angoisse de l’étranger, c’est-à-dire qu’il rejette l’odeur d’une autre personne, ne supportant que l’odeur du lait maternel. Ce n’est qu’au huitième mois que la relation du non-famille se construit. Cela veut dire que la notion d’identité se forme très tôt et qu’elle n’a de sens que dans un contexte où vivent d’autres personnes. Il suffit d’enseigner aux enfants que leur identité n’est pas figée, que sa couleur n’est pas définitive et qu’elle est susceptible d’avoir d’autres visages et d’autres apparences.
Je ne sais pas si l’on enseigne aux enfants des écoles européennes que l’identité européenne est en mouvement. La preuve, on la trouve dans les écoles mêmes. C’est un constat objectif qui nous libère de toute angoisse : l’Europe de demain ressemble à une classe d’école européenne dans la mesure où les enfants d’immigrés y sont reçus au même titre que les enfants d’européens de souche. A partir de cette banalisation du réel, on peut espérer ne pas avoir des problèmes plus tard. Pour les responsables, c’est une question d’éthique. Il faut admettre le réel et son devenir. L’identité européenne avance et

change avec le mouvement de l’histoire. J’aime la définition de l’éthique par le philosophe français Levinas. Pour lui, l’éthique commence avec l’oubli de

soi ; entrer dans l’ordre de l’éthique, c’est mettre l’autre au premier plan, c’est avoir le souci de l’autre.
Lorsque ce chanteur, M. Morrissey, parle de la fin de l’identité britannique, il renonce à l’éthique, il met en avant une vision égocentrique de l’Europe.
C’est malheureux, car le paysage humain qui change, ne dépend pas de nos désirs ou de notre simple volonté. La vie est faite de mouvements, de changements.

Rien n’est définitif. Seule la mort est définitive. Elle fige et arrête tout. Ceux qui ont voulu figer l’identité sont des totalitarismes comme le fascisme

ou aujourd’hui l’intégrisme religieux. L’identité dont rêvait Hitler était une identité hystérisée, « pure », sachant pertinemment que la pureté n’existe

pas. Le racisme c’est justement une identité repliée sur elle-même au point de devenir folle et de n’admettre aucun apport extérieur à elle. Le racisme est

une identité en proie à cette notion de pureté où aucun mélange n’est admis. Cela est impossible. C’est de l’ordre de la pathologie et de la mort.
L’identité européenne est heureusement vivante. Il faut juste l’admettre et s’en réjouir. Il faut apprendre à voir les avantages de ces mélanges, ce qu’il

apporte, ce qu’il change en mieux. Vivre ensemble n’est pas facile. Il faut apprendre à vivre avec les autres et accepter que nous ne sommes pas seuls et

nous ne le serons jamais. Pour cela il faut que les règles et les lois qui fondent la société soient respectées. Un autre travail pédagogique est nécessaire

pour construire l’identité européenne en mouvement et qui ne sera jamais figée comme une statue dans un parc où viennent mourir les désespérés de la vie.

Tahar Ben Jelloun.