La gauche marocaine a disparu

chronique pour le magazine marocain Le Mensuel, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

La gauche marocaine : avis de recherche.

Par Tahar Ben Jelloun.


La gauche marocaine, celle qui n’a cessé de se cogner la tête contre le système machiavélique de Hassan II, de croire et de militer pour changer les institutions, celle enfin qui a pensé qu’en acceptant l’alternance, elle serait fidèle à ses idées et à ses ambitions, cette gauche est en mauvais état.

Elle a failli à son devoir, celui de maintenir une pression réelle sur le pouvoir en étant la plus proche possible des gens, en exprimant leur désarroi, et en luttant pour les sortir de cette pauvreté qui s’est peu à peu tournée vers l’idéologie religieuse, laquelle en se confondant avec la morale est devenue majoritaire dans le pays. (Voir et méditer la très sérieuse enquête du trio Mohamed el Ayadi, Hassan Rachik et Mohamed Tozy « L’islam au quotidien » Ed. Prologues).
La gauche a failli parce qu’elle s’est perdue en route à force de vouloir concilier les impossibles : être dedans et dehors, avec et contre le pouvoir, représentante des « forces populaires » et goûtant aux « délices » makhzéniens. Il faut ajouter un autre élément qu’on oublie de citer : cette gauche, socialiste traditionnelle, n’a pas divorcé avec son mentor français. Focalisée sur la France, elle n’a pas vu que c’est un modèle passé de mode et dont l’efficacité a donné les résultats qu’on sait.
Durant son séjour au pouvoir, elle n’a pas donné l’exemple, bien au contraire. Elle s’est piégée elle-même. Comment expliquer aux citoyens le bilan plein de trous d’un ministère aussi emblématique que celui de la culture ? Comment justifier l’état désastreux du niveau culturel (et aussi de l’enseignement, mais les choses sont liées) qui n’a cessé de baisser et surtout qui a été marqué par une absence d’imagination pour ne pas dire une absence de volonté d’agir et de réaliser des projets pour que la jeunesse ait un champ de nourriture culturelle plutôt que de se tourner vers la perte de sens et un désespoir profond qui se traduit parfois par la tentation du suicide dans la loterie des traversées clandestines vers l’Europe.
Encore une fois, ce n’est pas principalement une question de moyens financiers. Certes, la culture a besoin d’argent, mais on le trouve quand on est animé par une réelle volonté de faire et de créer. Ainsi, on attendait de la gauche, des socialistes d’avoir un projet culturel pour le pays, un projet qui pose les questions graves de la langue –nous continuons à parler une langue et à écrire une autre, sans parler d’un bilinguisme boiteux où aucune langue n’est maîtrisée--, on attendait des socialistes qu’ils se démarquent du pseudo socialisme arabe qui a donné des dictatures qui ont apporté le déshonneur au monde arabe, qu’ils se préoccupent de manière sincère et sérieuse du sort des millions de Marocains qui ne savent plus quoi espérer de la politique. Le score de l’absentéisme aux élections législatives du 7 septembre 2007 n’a pas été assez étudié par cette gauche qui s’est contentée de faire la chasse aux postes dans des compromis datant des années quatre-vingt.
Le domaine où le Maroc a avancé et ce, grâce à des individualités, à des personnes remarquables est celui des droits de l’homme. Le travail de l’IER (Instance Equité et Réconciliation) n’a été possible que parce qu’il a été précédé par des années de lutte au Maroc et à l’extérieur du pays. Certes, cette volonté d’ouvrir les dossiers des années de plomb est royale, elle a été l’acte le plus courageux et le plus progressiste du Souverain, ce qui a donné une autre image du Maroc surtout comparé à ses voisins ou autres Etats arabes (il en est de même pour la Moudawana). Tôt, le combat pour le respect de la personne et de ses droits, s’est fait quasi en marge des partis traditionnels. Il en est de même de la société civile qui a une étendue et une activité formidables dans tout le pays. Cela on le doit aussi à quelques individualités, à des femmes courageuses, à des hommes qui ont refusé de baisser les bras.

Les associations sont nombreuses mais un pays ne se sauve pas, ne s’en sort pas en comptant uniquement sur la société civile.
Reste le citoyen qui ne croit en rien, celui qui « veut vivre en tournant le dos aux principes et valeurs ». Il serait le plus fréquent, celui qu’on rencontre un peu partout. La corruption, loin de reculer, se répand et se généralise. C’est une corruption « populaire », c’est-à-dire à la portée de tout le monde. Plus elle est de petite taille (de 50 à 500 dh), plus elle se banalise. Non seulement on devient corrupteur, mais on accepte aussi de devenir corrompu.
Nous assistons à la banalisation du mal, pas uniquement sur le plan moral, mais aussi sur le plan économique. L’idée qu’on peut « acheter » un passe-droit est ancrée dans la tête de la majorité des citoyens. Je ne cesse de recevoir des témoignages de personnes pauvres, sans « piston », qui se font dépouiller dans les administrations, particulièrement dans les couloirs des tribunaux. Cependant, une remarque m’a été rapportée plus d’une fois : quand le fonctionnaire est islamiste, les choses se passent correctement, que ce soit à l’hôpital, à la poste, au tribunal, à la mairie ou même dans le secteur privé comme Maroc Télecom.
Voilà où nous en sommes : la faillite de la gauche, suivie par la débâcle et le désert culturels, ont abouti à laisser le champ libre aux idéologies religieuses qui, pour arriver au pouvoir, donnent l’exemple, et font passer le message suivant : si vous votez pour nous, ce sera un Maroc propre, avec la fin de la corruption et des privilèges etc. On sait que derrière ce discours, séduisant, simpliste se profile discrètement un totalitarisme qui ira s’immiscer dans la vie intime de chaque citoyen… ce qui nous renverra vers un autre âge.

L’islam est ancré dans la vie quotidienne, dans le temporel. Il est aussi bien une religion qu’une morale et une culture, parfois même une identité. Le Maroc a eu de tout temps des confréries, des débats sur la théologie. Pourquoi passerait-il aujourd’hui à un stade supérieur, celui faisant de l’islam une idéologie politique disposée à gouverner ce pays ? Aucun travail n’est fait pour éviter la confusion entre la religion et le politique.
L’illusion vient du fait qu’on pense qu’avec l’hygiène morale, on règlerait les problèmes économiques du pays, et qu’on éradiquerait la corruption. Hélas, c’est une illusion. La corruption fait partie du système économique. Elle le nourrit et s’en nourrit. Pour en finir avec la corruption, il va falloir une révolution des mentalités, un changement profond des conditions de vie des citoyens. Quand on paye au smic ou un peu plus du smic un agent de police ou un douanier, on l’invite à aller chercher dans la poche du citoyen le complément de salaire. Quand on voit l’écart entre une minorité riche, trop riche et une majorité pauvre ou plus précisément appauvrie, quand on ne fait rien pour favoriser l’émergence d’une classe moyenne, on consolide une situation explosive.
Le Maroc nouveau, celui qui bouge et qui avance malgré tout, sera d’une manière ou d’une autre pénalisé par le maintien de ce statu quo. Il n’y a pas que le danger du terrorisme qui menace. Il y a pire, la fatalité dans laquelle on s’installe et la gesticulation qu’on organise pour la masquer.

Peut-être une gauche, encore inaudible, encore invisible, est en train de naître. Peut-être réussirions-nous à faire l’économie d’une grande violence et d’un retard qui nous fera entrer de façon inéluctable dans la crise, la grande crise qui vit le monde arabe depuis des décennies. On pourrait l’éviter si nous prenions conscience de notre spécificité et que la culture dans toutes ses composantes, arabes, berbères, et dans ses différents domaines soit prise sérieusement en main. Le pari culturel est aussi important que l’investissement économique. L’un comme l’autre participe du projet d’une démocratie réelle, concrète, celle au quotidien qui assure à l’individu ses droits tout en lui dictant ses devoirs.
Sans cela, nous resterons à organiser des festivals ici ou là et nous ferons croire que la culture c’est cette poudre dorée jetée aux yeux des citoyens.

Tahar Ben Jelloun.