Discours de Nicolas Sarkozy pour la cérémonie de la remise des insignes d'Officier de la Légion d'Honneur à TBJ le 1er Fevrier 2008

Par Nicolas Sarkozy

2008
 

PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE


ALLOCUTION DE M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Remise des insignes d’Officier de la Légion d’Honneur
à M. Tahar BEN JELLOUN
Palais de l'Elysée – Vendredi 1er Février 2008


Cher Tahar,

Je me souviens de notre rencontre, il y a quelques années, où vous m’aviez beaucoup ému en parlant d’une personne extrêmement importante dans votre famille et je suis heureux qu’il soit ici, parce que je t’ai connu avant de te rencontrer. Je sais toute la place que tu as dans cette famille.

C’est pour moi une grande joie et un grand honneur de vous accueillir, ici, avec vos amis. Vous êtes aujourd’hui l’écrivain francophone le plus traduit dans le monde. Certains de vos romans sont disponibles dans quarante-trois langues.

Quarante-trois langues, je ne dis pas cela pour le plaisir de la statistique. Je ne crois pas du reste que l’on écrive, et surtout pas vous, pour battre des records. Il me semble cependant qu’écrire, c’est sortir de soi pour s’adresser aux autres. Le livre est souvent évoqué comme une lettre envoyée à des amis.

Des amis parfois très éloignés, dans l’espace et dans le temps. La capacité à toucher les amis les plus lointains est la marque de la grande littérature, ou du moins l’une de ses marques possibles. Mais le fait est que, de toute façon, vos livres parlent à des hommes innombrables, sur toute la surface de la terre ou presque. C’est certainement pour vous très émouvant, certainement vertigineux d’imaginer quarante-trois incarnations d’un même personnage, en anglais, en chinois, en arabe, en indonésien, en allemand, en lituanien, en hindi ou en hébreu ! Quarante-trois incarnations différentes d’un personnage qui, pourtant, par la force de la littérature, demeure le même.

Une telle puissance communicatrice est un miracle. Cela ne s’explique pas, car le talent ne s’explique pas, il se constate. Mais vous avez su saisir la part d’universel, la part d’humanité que renferme chaque situation, aussi singulière, aussi étrange soit-elle.

Alors, si vous êtes un grand écrivain, c’est parce que vous êtes un grand humaniste. Parce qu’avant d’avoir écrit une seule ligne, vous avez vécu : vous avez partagé le lot commun. Votre vocation n’est pas née dans une bibliothèque. Mais peut-être dans un camp disciplinaire de l’armée où vous fûtes envoyé, jeune étudiant en philosophie, pour avoir manifesté à Rabat contre les excès du pouvoir. Dix-huit mois, c’est une expérience, à bien des égards, décisive et qui inspira votre premier recueil de poésies. Pour vous le chemin était alors tracé : celui d’une littérature qui prêterait voix aux sans-voix et qui, pour cette raison même, parlerait à chacun d’entre nous, qui que nous soyons, et où que nous vivions. Il y a une vocation à l’universel.

En 1971, l’arabisation de l’enseignement vous pousse à quitter le Maroc pour la France. Parce que tout universel que vous soyez, vous êtes francophone -et c’est pour nous un très grand sujet de fierté- que votre attachement à la langue française.

Et pourtant, vous y connaissez une nouvelle période de solitude, la seconde. Non plus la solitude du prisonnier, mais celle de l’exilé, autre figure universelle qui nourrira votre œuvre. En France, vous découvrez non seulement votre propre isolement, mais la détresse affective de nombre de vos compatriotes, de cette multitude anonyme d’immigrés venus du Maghreb chercher, ici, du travail. Le malheur silencieux de vos compatriotes fut le sujet de votre thèse universitaire dont vous avez tiré un livre, La plus haute des solitudes.

Lentement mais sûrement, votre carrière d’écrivain prend forme : romans. En 1984, vous décidez de déranger à nouveau, avec un essai : Hospitalité française.

Vous y dites des choses sévères sur notre pays et beaucoup non pas goûté l’ironie amère du titre. Mais enfin, cette provocation ne fut pas inutile, et après tout, que peut-on attendre d’un écrivain si ce n’est qu’il interpelle ?

Le milieu des années 80 vous consacre comme un écrivain majeur, c’est L’enfant de sable, c’est La nuit sacrée, avec le prix Concourt.

Suivent de nombreux textes de tous genres, poèmes, romans, récits, nouvelles -qui par leur variété témoignent de la virtuosité d’une écriture qui se métamorphose sans cesse, avec un même fil qui parcourt toute votre œuvre et lui confère son unité. Celui d’une révolte qui ne s’apaise jamais.

Cela ne veut pas dire que vous faites, à proprement parler, de la politique – car la littérature ne peut pas être partisane–, mais vous vivez un engagement.

Homme de poésie et d’imaginaire, pas une de vos rêveries qui ne fasse signe vers notre monde et ses lancinantes souffrances : la famine en Ethiopie, les massacres au Rwanda, pays avec lequel nous venons de nous réconcilier, en ex-Yougoslavie, ou le drame du conflit israélo-palestinien… En 1998, vous reprenez, le temps d’un petit livre lumineux, vos habits de professeur de philosophie pour expliquer le racisme à votre fille. Puis vous revenez, en 2001, dans Cette aveuglante absence de lumière, sur l’horreur vécue d’un prisonnier, dans le terrible bagne marocain.

Je ne peux terminer sans évoquer votre dernier livre, dont j’ai été touché par la dédicace -pour tout vous dire, je l’ai lu en me rendant à New Delhi-, et qui est particulièrement bouleversant puisque c’est le livre sur de votre mère, et sur la maladie d’Alzheimer. J’y ai retrouvé le bouleversement qui avait été le mien en lisant le livre d’Albert COHEN sur sa propre mère. Et puis, ce drame de la maladie d’Alzheimer qui doit tous nous interpeler, avec notamment les rapports entre votre mère et la personne qui est à ses côtés.

Vous écrivez de façon bouleversante et très belle sur votre mère, sur cette maladie et sur ce que cela veut dire d’emprisonnement à l’intérieur de soi-même.

Vous y racontez cette tragique retombée en enfance, et en même temps, il y a de l’espérance, enfin en tout cas, je l’ai vécu comme cela, puisque c’est celle d’une forme de résurrection pour votre histoire familiale jusqu’alors totalement ignorée, et que votre mère, perdue dans ses souvenirs, se met à recomposer pour vous.

Tahar Ben Jelloun, votre œuvre est un trait d’union : entre le passé et le présent, entre l’Orient et l’Occident. Pour la France, pour la Méditerranée dont vous êtes, à vous tout seul, une forme «d’union », Au fond, cette union pour la Méditerranée que je veux tellement, vous l’incarnez vous-même avec un exceptionnel talent. Je ne peux souhaiter qu’une seul chose, cher Tahar, c’est que vous continuiez à écrire longtemps, c’est-à-dire à tisser, par les mots, par les histoires que vous racontez, les mots que vous prononcez, des liens entre les hommes.

Je voudrais naturellement associer, à cette cérémonie qui me fait très plaisir, vous l’avez compris, votre famille, pas simplement le troisième, mais les deux autres, bien sûr, votre épouse et croyez bien, ce n’est pas une formule. Je n’ai jamais oublié notre conversation. Je vois beaucoup de gens. J’essaye toujours d’en tirer quelque chose, mais il y a des souvenirs qui restent plus profondément ancrés que les autres. J’ai souvent évoqué publiquement, et j’espère que cela ne vous a pas gêné, ce que vous m’avez dit. Si j’ai révélé ce secret entre nous, c’est pour que votre famille comprenne l’importance qu’elle a à vos yeux, parce que quand ils ne sont pas là, je ne sais pas ce qu’il se passe quand vous êtes là, mais quand ils ne sont pas là, vous en parlez très bien. J’avais très envie de connaître le numéro trois.