Nous sommes tous des Gazaouis

Opinion parue dans Lavanguardia du 10 janvier 2009, par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Nous sommes tous des Gazaouis
Par Tahar Ben Jelloun


« Nous sommes tous des Américains » avait écrit un journaliste français après la tragédie du 11 septembre 2001. Qui dira aujourd’hui « nous sommes tous des Gazaouis » alors que les victimes de la guerre que mène Israël contre Gaza se comptent par centaines et les blessés par milliers (au 6 janvier, il y avait 660 morts et 2600 blessés). Peut-être que la vie d’un habitant de Gaza vaut moins cher que celle d’un Américain. Gaza, du fait qu’elle est dirigée par des Palestiniens élus démocratiquement sous la bannière du Hamas, mouvement islamiste, est vouée à la destruction, aux massacres d’innocents comme le bombardement d’une école des Nations unies, et coupée en deux pour que ni les secours ni les aides alimentaires ne puissent parvenir aux habitants.
Je dois réagir et dire la honte et le dégoût, pas en tant que citoyen arabe, mais en tant que simple être humain. Honte du silence des Etats arabes (à part l’émir du Qatar), honte d’assister impuissant au massacre des faibles par un Etat puissant. Je me suis imaginé dans Gaza où le rêve et le sommeil sont devenus impossibles parce que l’armée israélienne, de son propre aveu préfère agir la nuit. La mort qu’elle distribue avec générosité ressemble à ce qu’elle a souvent fait : une mort qui tombe du ciel comme un feu d’artifice. Les bombes sont des éclats de lumière qui font un balai spectaculaire dans le ciel avant de choisir leurs cibles et tuer en toute impunité.
Nous avons vu des corps déchiquetés, des cris interrompus par la souffrance, nous avons entendu des observateurs occidentaux, des médecins, des nfirmières venus du monde dire leur colère, car les blessés meurent en route parce que les routes sont coupées.
Nous avons vu des manifestants dans les pays arabes et en Europe, dire leur indignation, mais à cela le gouvernement israélien oppose la légitime défense.

Aux roquettes tirées à partir de Gaza en vue de créer l’insécurité, les Israéliens ont répondu par le déclenchement d’une guerre sans merci. Vivre dans la peur de recevoir une roquette ne peut justifier une réponse aussi meurtrière. Ce n’est plus de la légitime défense, c’est de l’assassinat collectif délibéré.
Qu’espèrent-ils obtenir ? Une soumission de la population gazaouie ? Une abdication d’une résistance ? Israël, en semant la mort avec une telle arrogance et même une inconscience cruelle, récoltera des décennies de haine, de peur, et de besoin de vengeance. Comment parler encore de plan de paix après tant de blessures dans l’âme et le corps de milliers de Palestiniens ?
En commettant un « désastre humanitaire » comme a dit un homme politique occidental, en affamant un peuple, en détruisant une grande partie de la ville, Israël se met en dehors de la légalité internationale et commet des crimes contre des civiles. Mais son impunité systématique bénie par les Etats-Unis, ne sert absolument pas l’espérance de paix et cela n’est pas nouveau : massacre de Cana en 1996 ; celui de Jenine en 2002 ; les assassinats ciblés des dirigeants des Palestiniens, la guerre contre le Liban en 2006, tout cela est quasi oubliée, les vivants et les morts ont été ensevelis dans le même linceul, celui de l’impuissance et de l’injustice. Si à l’arme du faible (les roquettes) Israël répond par des destructions massives physiques et humaines, elle abolit l’avenir, car comme a dit l’écrivain Abraham Yehoshua « tôt ou tard nous vivrons ensemble ». Mais pour vivre ensemble il faut admettre l’existence et le besoin d’exister dans la dignité et le respect de l’autre : Israël, en tant qu’Etat fort, doit reconnaître le Hamas et négocier aussi avec lui et pas uniquement qu’avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, pauvre homme ayant perdu sa crédibilité et qui n’a rien obtenu depuis le temps qu’il se déplace de réunion en réunion. Le Hamas de son côté devrait renoncer à sa position radicale du tout ou rien et abattre en gage de bonne volonté la fameuse carte de la reconnaissance de l’Etat d’Israël. Pour cela il faudra que les Etats qui le financent cessent de l’utiliser pour leurs propres stratégies, je pense à l’Iran en particulier. Mais tant que l’armée israélienne pratique la punition collective et tue des civils, aucun espoir de réconciliation et de paix n’est possible. La guerre d’aujourd’hui prépare les kamikazes de demain, prépare et approfondit la haine entre les peuples. Nous sommes promis à une guerre de cent ans.
Tahar Ben Jelloun.