Tanger et le Port Med

Nouveau regard surTanger, par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Tanger Passion.
Par Tahar Ben Jelloun
De l’Académie Goncourt.

« Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » écrivait Paul Valery. Tanger a longtemps été la capitale du silence et pas forcément dans l’espoir de voir tomber en son jardin un fruit mûr, mais ce fut un silence qui lui était imposé simplement parce que son histoire, ses frasques passées, ses mythes de pacotille, ses petites légendes arrangées par quelques écrivains de passage en ont fait une ville à part, une ville qui n’inspirait guère les autorités du pays. On l’aimait bien de loin, on lui faisait des promesses comme à une fiancée délaissée. C’est souvent le destin des villes ouvertes, villes frontières, villes qui tendent les bras au voisin et qui finissent par devenir le banc devant le miroir, un fauteuil bancal face à la mer.
Nous avons tous regardé les côtes espagnoles et leurs lumières scintillantes, nous avons tous composé des rêves, des projets et même senti ou cru sentir que nous étions dotés d’un privilège. La proximité n’est pas, hélas, une garantie d’amitié encore moins d’amour. Les lumières du voisin ne sont pas des appels, des signaux d’amitié, des gestes de bienvenue. Ce sont des ampoules électriques allumées pour faire des trous dans la nuit, pour narguer ceux qui les prennent pour autre chose. Car nous avons cru que le sud de l’Espagne était un bateau et que des marins nous envoyaient des signes pour les rejoindre ou même pour aller à leur secours. Que d’illusions, que de malentendus. Notre silence nous enfonçait dans une petite folie. Mais le bateau était en nous, et ses images ancrées dans notre petit imaginaire bricolé avec un peu d’espoir et beaucoup de frustration.
Nous, nous étions assis sur des pierres, des morceaux de grosses pierres façonnées par le vent fréquent et la pluie. Assis, c’est-à-dire sans volonté d’agir. Le cul par terre et le regard jeté comme un filet de pêcheur dans l’inconnu. Et puis la lassitude aidant, nous pensions que l’avenir allait surgir pour nous prendre par la main et nous emmener au bout du monde. A force d’entendre des contes et des fables, à force d’y croire, nous avions fini par devenir des héros de papier et de vent. Les astres nous mentaient. Le ciel se moquait de notre attente. Et nos idées se diluaient dans de la fumée, partaient comme des messages de sympathie, alors que c’était du babillage désuet de notre impuissance ou de notre défaite. La sympathie n’aide pas à faire digérer les pierres qui coincent dans l’estomac, pierres d’angoisse et d’attente. Férus de cinéma, nous projetions nos films dans nos têtes et nous chargions Burt Lancaster et Ava Gardner de porter loin nos espérances. C’étaient des images, de superbes images devenant nos phantasmes.
Tanger fabriquait des héros fatigués. Ceux qui réussissaient à partir, à couper le cordon, ne revenaient plus. Tanger dans le cœur et le cœur n’avait pas assez d’espace pour la garder intacte et fleurie. Tanger s’était habituée à l’abandon. Tout se dégradait. La maison Tanger s’écroulait hiver après hiver. Et nous ne faisions rien pour la réparer. Il y avait bien des tentatives de restauration mais le plombier et le maçon ne quittaient pas le café du destin. La ville était en dépôt de bilan. Une société qui n’était plus solvable. Les enfants des rues se cachaient dans des camions hollandais, d’autres trouvaient un refuge sous le camion pendant que ceux qui avaient quelques économies se faisaient arnaquer par des mafieux qui leur assuraient les pieds sur le sol du paradis. Et nous, spectateurs de ces drames nocturnes, nous nous lamentions de ne pas avoir de théâtre pour nous démarquer du réel et rire de notre fureur muette.
Les fissures dans les murs, le travail de l’humidité, la fatigue des pierres, l’éternel retour des choses finissaient par faire de nous des voyeurs du désastre. Les paroles tombaient comme de la cendre d’une cigarette. Personne ne les ramassait. Le vent les balayait et puis c’était fini.
« L’imbécile, disait Faulkner, est celui qui a l’inaptitude à suivre même les bons conseils qu’il se donne à lui-même ». Nous étions un peu dans ce cas de figure. Nous regardions les bateaux quitter le port et nous pensions que la vie se portait bien. Nous étions même convaincus qu’avec le temps, le détroit de Gibraltar allait disparaître et que les frontières se rejoindraient. Les travaux d’Hercule n’étaient pas terminés. C’est probablement ce qui a fait dire à Jean Genet que « Tanger est la ville idéale pour la trahison ». Trahir c’est rompre, casser brutalement le lien, mentir et créer le malheur. Genet voulait dire par là que c’est la ville de tous les trafics, repère des bandits et des voyous, des pédérastes et des marginaux. Un jour d’ailleurs Allen Ginsberg à la question que je lui posais « pourquoi veniez-vous à Tanger dans les années cinquante ? » il a hurlé « mais pour les garçons, pas chers, et la qualité du kif ! ». Les poètes disent les choses même les plus cruelles avec évidence et naturel. Et pourtant que ce soit Genet ou Ginsberg, que ce soit Bowles ou Tennesse William, que ce soit Francis Bacon ou Roland Barthes, ou bien d’autres personnes anonymes, Tanger a longtemps constitué le phantasme de la permissivité des mœurs, du moins pour ceux qui venaient d’ailleurs. Comme dans le port de Naples ou celui du vieux Barcelone, les poètes et les artistes ont aimé se perdre dans Tanger du temps de son statut international. L’exotisme était à portée de main. La ville somnolait doucement tout en se donnant en spectacle pour les travestis de l’existence.
Le fil des évidences a changé. Tanger a entamé une longue cure de désintoxication. Elle n’est pas un cheval fou et malade, elle n’est plus une vieille dame amnésique ou empêtrée dans cette misérable nostalgie qui lui a fait tant de mal. Tanger a été secouée, malmenée, secourue. Un don du ciel. Un don royal.

Voilà la vérité. Sans cette attention royale, elle serait déjà une sorte de bidonville moral, une dépression collective. Comme quoi, il suffit parfois d’un geste, le bon, le juste, celui fait pour arracher le malheur déposé sur la peau par le manque d’hygiène, par la paresse et l’absence d’amour de soi. Tanger s’est mise à s’aimer. Ainsi elle sera mieux aimée.
Le Port Med est loin. Mais sa présence fonctionne comme une bénédiction. Il était inconcevable de construire le plus grand et le plus important port de l’Afrique et de la Méditerranée sans soigner la ville la plus proche. Des soins intensifs ont été prodigués quartier par quartier, rue par rue, mur par mur comme dans un film en accéléré. La ville a pansé ses failles et blessures. La ville a jeté ses béquilles. Tanger est devenue de nouveau la fiancée de l’avenir. Plus personne ne pleure sur son sort. Comme dit René Char « les larmes méprisent leur confident ». Alors le temps s’est arraché des pierres anciennes et a rendu aux lumières d’en face leur juste mesure. C’est à Tanger à présent d’envoyer des signaux au voisin ; il verra que le pays bouge et avance à son rythme mais qu’il n’est plus dans cette attitude d’attente qui ressemblait parfois à celle du mendiant.
Ville romanesque, Tanger a fait basculer les imaginaires dans des fables qui ne lui ressemblaient pas. Qu’importe, un port est toujours un lieu fascinant.

C’est la pointe extrême d’où s’accomplissent les rêves ; il arrive souvent qu’ils échouent là, contre une barrière, contre un barrage de police ou de douaniers, contre le brouillard et la pluie qui murmure dans les oreilles des candidats à l’exil que ce n’est pas le moment et qu’il vaut mieux trouver autre chose.
Le Port Med est une gigantesque entreprise. C’est un défi fabuleux où il n’y a plus place pour le romantisme, la nostalgie et toutes ces choses qui consolent sans rien donner. Là, c’est un monde nouveau qui apparaît. Il sort de terre, il fend la mer, il écarte les obstacles et célèbre l’avenir. Aucune passion n’est inutile. Celle d’entreprendre, triomphe de tous les attentismes et pessimismes. Alors Tanger recevra quelques étincelles de ce monde qui surgit. Son port en ville changera de façade et de visage. Il ne sera plus l’asile temporaire des grands bateaux, ces navires qui font chavirer les regards de l’enfant en nous. Nous n’aurons pas notre « Amarcord », notre histoire fellinienne qui raconte la vie avec des bouts de réalité recomposés, car le cinéma est l’art du mensonge et de l’illusion. Pourtant ce petit port avec ses camions longs Tirs, ses remorques grandioses, ses dockers à la peau brune, tannée par le soleil, avec ses voyageurs angoissés et ses douaniers dépassés par l’informatique mais si prévenants, avec ses chiens et chats errants, nous l’aimions. Il faisait partie de notre univers tangérois. Il sera rendu à ses dimensions modestes. Ce port sera vide comme une journée de chagrin. Nous irons flâner dans ses chemins ; arrivés au bout nous imaginerons l’autre port, celui qui a pris la relève et a bousculé nos sentiments.
Telle est notre histoire d’amour ; elle ne se termine ni bien ni mal, elle continue, vogue à l’infini changeant au passage le visage des amants. Le Port Med a introduit dans cette histoire une modernité sans pathos. Elle est destinée à ceux qui arrivent, à ceux qui ouvrent les yeux sur un Maroc nouveau, débarrassé de ses archaïsmes, de ses détestables habitudes ; c’est à eux de monter dans ce bateau qui n’est pas clandestin mais bien fier, hissant le drapeau dans un vent qui nettoie les yeux et l’âme.
Tahar Ben Jelloun.
Février 2009.