Lettre de Miami (mars 2009)

Miami à l'ère Obama par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Lettre de Miami

Je ne sais pas d’où vient la dernière histoire qu’on raconte à Miami à propos du nouveau président, mais elle résume l’esprit qui a fait que cette ville a changé. Acquise durant des décennies aux républicains grâce en partie aux Cubains nostalgiques de l’époque d’avant Castro, Miami n’est plus l’exil doré de la droite bushiste ; elle est devenue démocrate: on raconte qu’un homme arrive à la porte de la Maison Blanche et sonne. Un homme de la sécurité, le concierge, lui ouvre et lui demande ce qu’il veut ?
--Voir le président George W. Bush.
--Mais Bush n’est plus président, il est parti !
l’homme s’en va puis revient le lendemain et repose la même question. Le concierge s’énerve et lui dit « Bush n’est plus président, il est parti et c’est Obama qui est le président des Etats-Unis ». L’homme sourit puis revient le troisième jour et redemande à voir Bush. L’autre s’énerve encore plus et crie «Bush n’est plus président ; c’est Barak Hussein Obama qui est président des Etats-Unis». l’homme lui dit, merci. Le concierge lui demande, pourquoi vous posez une telle question ? Parce que j’aime la réponse, j’aime entendre que Bush est parti et qu’Obama est président. Le concierge sourit puis lui : «demain, vous revenez, n’est-ce pas ! ».
L’Etat de Florida a préféré Obama au candidat républicain ; c’est la première fois depuis l’élection de Kennedy. Ce fut aussi l’échec des cubains de l’ancienne génération qui ont toujours été de droite. Là, ce sont leurs enfants et petits enfants qui se sont enflammés pour Obama. Et cela se voit dans la rue, s’observe sur les visages. Les Noirs sont à l’aise. Ils ont acquis une fierté, une dignité qui leur manquaient avant. Les métisses aussi se sentent enfin légitimés dans cette ville où des fortunes colossales, surtout latino-américaines, sont installées. Le quartier Little Havana est festif, populaire.

La communauté colombienne y fête son carnaval. Tout le monde chante et danse. Cela ressemble à des manifestations de libération. Les Cubains qui se sont enrichis ont le profil bas d’autant plus qu’Obama ne tardera pas à assouplir l’embargo contre Cuba sinon à le lever entièrement. Rush Limbau, un journaliste en colère hurle sur une radio locale « pourvu qu’Obama échoue ! Obama est une erreur etc ». Mais les gens s’en moquent et le trouvent ridicule.
Dans cette ville touristique et malgré le fait qu’elle soit la deuxième place bancaire des Etats-Unis et la première pour tout ce qui est centré sur l’Amérique Latine, des gens ont manifesté contre la guerre israélienne à Gaza (fait exceptionnel) ; des slogans sur des murs réclament que Bush soit un jour jugé (un rêve) ; la crise est là et la population vit déjà autrement tout en sachant qu’elle ne sera pas épargnée, sauf qu’elle fait confiance à Obama au point qu’un ami me dit « on attend tout de lui, c’est trop pour un seul homme ! ».
Les effets de la crise se voient. J’ai dû accompagner mon fils de onze ans dans un McDonald. Il me disait qu’à Miami, il est forcément meilleur qu’à Paris.

J’ai remarqué la présence parmi les clients de couples de classe moyenne sinon bourgeoise. La vie est devenue chère. Les magasins, malgré les soldes, sont peu fréquentés. Une vendeuse nous a même proposé de nous faire un rabais de 20% en plus de celui affiché. Pour la première fois des boîtes pour la charité sont disposées à côté des caisses pour aider les gens sans domicile. Il faut liquider les stocks sinon c’est la fermeture du magasin. D’ailleurs on en voit avenue Lincoln fermés pour cessation d’activité.
Mais les quartiers résidentiels surtout pour les stars de la chanson et des feuilletons de télévision sont toujours aussi prisés et bien surveillés. Ils tournent le dos à la crise. Miami est le centre de l’économie du superflu et du désir : premier port de croisières au monde (68 bateaux de croisière partent de là), industrie de spectacle, siège de Tele Mundo, de Univision, de Sony Latino et de CNN en espagnol, ce qui n’exclut pas le tourisme sexuel ou celui du troisième âge.
Biltimore, premier palace construit à Miami au début du siècle dernier, reste une curiosité dans cette ville de grattes-ciel et d’architecture futuriste.
Cet hôtel, situé dans le quartier chic Coral Gables, a une architecture espano-mauresque. Le roi d’Espagne, Juan Carlos, y séjourne à chacune de ses visites. Jardins magnifiques, cours de golfe, bref tout le luxe mais à l’ancienne comme si nous étions dans un roman de Fitgerald.
Dans cette ville de plus en plus hispanisée (certains lieux publics précisent qu’on y parle anglais !), est une société multiculturelle et multiraciale ; on y a recensé 68 nationalités et une trentaine de langues. Plus de 20% de la population est afro-américaine (la moyenne nationale est de 12%) et le racisme est plus une manifestation de la pauvreté que de la couleur de la peau. Ils vivent pour la plupart à Over Town. Comme me dit un professeur d’université : «Nous sommes dans la génération post-raciale ; on s’en fout de la couleur des gens ; on ne veut plus débattre de cette question ; avez-vous remarqué : pas un seul noir dans le gouvernement de Castro ! Ici tout change depuis le discours d’Obama qui ne s’est pas fait élire en utilisant ce levier. Nos problèmes sont sociaux, scolaires, pas raciaux. »
Il est vrai que je n’ai pas rencontré dans Miami l’évidence du racisme comme on voit dans certains pays. Le métissage est une réalité. A l’Université j’ai interrogé des étudiants : pas un seul qui soit de parents à cent pour cent américains blancs ! Ils m’ont posé des questions sur les problèmes des banlieues en France ; ils ont du mal à comprendre cette discrimination et certains m’ont évoqué les émeutes des années 80 à Miami. Pour eux c’est une époque révolue.
La présidente de l’Université de Miami, Mme Dona Shalala est d’origine libanaise. Elle a été ministre de la santé durant les deux mandats de Bill Clinton.
Personne ne trouve cela extraordinaire. Elle lève des fonds pour son université sans que jamais ses origines soient signalées. La faculté de médecine est la deuxième plus grande d’Amérique et classée dans les dix meilleures du pays. Les études sont payantes (40 000 dollars en moyenne par étudiant) et les professeurs réputés sont recrutés à prix d’or. Tel est le système américain. Mais Miami est aussi une ville qui se veut méditerranéenne, une ville qui a une vie nocturne dédiée à la fête. Le ciel bleu, la mer, les plages, les clubs, font que Miami, crise ou pas, chante et danse. De temps en temps, un ouragan souffle et emporte quelques arbres et petites habitations. Seuls les banyans, arbres dont les troncs sont des racines étendues sous terre résistent aux intempéries.
La beauté de cette ville relativement récente est dans la lumière, la présence de la mer et de quelques îlots, elle est dans l’étendue et la diversité de sa végétation, elle est aussi dans son paysage humain coloré, métissé, jeune, affichant sans peur ses différences.
J’ai été ravi d’entendre des étudiantes en littérature comparée disséquer certains de mes romans lus en français dans une université immense et très diversifiée. Je suis allé à Miami pour leur parler et j’ai appris comment des jeunes issus de mariages mixtes américano-cubains ou africano-haïtiens se retrouvent dans « Creatura di Sabbia » ou dans « Partir ». Telle est cette ville, ouverte sur le monde et sur sa complexité. Là, on ne discute plus de la société multiculturelle ; le multiculturalisme est vécu de manière naturelle. Il en est de même de la société multiraciale.
Tahar Ben Jelloun.