La Muette

Préface à l'édition italienne de ce roman paru chez Flammarion en 2007 Par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Balzac considère qu’un vrai romancier est celui « qui fouille toute la vie sociale, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». « La Muette » est un roman. Il raconte une tranche de vie de l’Iran des mollahs. Chahdortt Djavann est une romancière iranienne. Une vraie romancière tant ce livre nous plonge dans les tréfonds d’une nation que la révolution de 1978 a précipitée dans l’obscurantisme, l’absurde et l’arbitraire. Nous apprenons cela à travers l’histoire de deux femmes, l’une muette, vingt neuf ans, non mariée, l’autre, sa nièce, treize ans ; les deux seront pendues par décision d’un homme, un mollah dont le pouvoir est infini.
En lisant ce roman, on ne se pose pas la question de savoir si cette histoire est véridique, ou bien n’est-elle qu’une fiction inventée par l’auteur. L’important n’est pas là, car c’est par la littérature, par l’imagination et par un style simple, direct et précis que Chahdortt Djavann narre cette histoire tragique. La vérité ne suffit pas, encore faut-il l’habiller de mots et la rendre visible, évidente. On sait que le poète peut témoigner de ce qu’il n’a pas vu ou vécu. C’est cela que fait Chahdortt Djavann. Elle s’engage en se concentrant sur des personnages d’un quartier pauvre et ne les lâche pas. Elle ne se disperse pas, ne s’aventure pas en dehors du lieu du drame qui se prépare, nomme les choses sans détour. Les chapitres ont la même structure et nous suivons ce récit en écoutant la voix de la petite Fatemeh, quinze ans et qui sera pendue un vendredi sur la place publique. On devine ce qui l’attend. Ce n’est pas une intrigue policière, c’est mieux, puisque le lecteur devient témoin de ce qu’il n’a pas vécu et a envie de consoler cette petite fille qui sera livrée à un mollah qui croit qu’il vit à l’époque anté-islamique. Les scènes de fornication sont terribles et on sent la mauvaise haleine de cette brute qui se jette sur ce corps d’enfant pour le pénétrer avec violence. Il n’y a pas que la mauvaise haleine qui nous parvient, mais aussi le goût du sang et du sperme, le goût des larmes de la fille.
Cette manière d’illustrer l’islam est une trahison du message essentielle du Coran. Pendre une femme au vingt et unième siècle pour « adultère » alors qu’elle n’a pas encore été mariée juste promise, pendre une fille mineure pour assassinat, sont des violations des droits de l’homme. Car la justice des mollahs n’est pas la justice de Dieu, et encore moins la justice du Droit quand il s’applique dans une société démocratique et civilisée. Le paradoxe est que l’Iran est une grande civilisation, une grande nation, dont le destin est aujourd’hui confisqué par des religieux littéralistes, c’est-à-dire qui ont fait une lecture littérale, au pied de la lettre du Coran. Les Mu’tazilites, la tendance rationaliste, qui essayèrent d’imposer une lecture plus intelligente et surtout rationaliste du Coran ont été battus après la mort du prophète par les tenants de l’obscurantisme et de la rigidité de l’esprit. Actuellement, c’est le wahabisme qui est appliquée dans des pays comme l’Arabie Séoudite, quant à l’Iran shiite, il a son interprétation qui est encore plus dure et plus littérale que la wahabisme.
C’est le statut de la femme qui est en premier visé. On sait combien le fanatisme religieux est focalisé sur la sexualité et la possessivité. On peut même faire une analyse de l’intégrisme religieux à travers son rapport à la femme et à sa sexualité. Dans ce roman, le mollah est polygame et satisfait son unique plaisir sans se soucier le moins du monde de la femme qui subit ses agressions. C’est au nom de la religion qu’il décide de condamner celles qui lui échappent. L’islam a bon dos !
C’est dans ce contexte que se déroule cette histoire qui nous donne des frayeurs. On sait par ailleurs que la société iranienne n’est pas entièrement conquise par cette idéologie. Une opposition existe et des créateurs s’expriment souvent à l’extérieur de leur pays.
C’est à travers l’imaginaire, par des œuvres d’art, par la poésie, par la fiction que la vérité d’une société s’exprime. C’est pour cela que les dictatures se méfient des intellectuels et des artistes.
L’écriture de Chahdortt Djavann est limpide comme une source d’eau qui nous abreuve d’une histoire amère et qui nous secoue. Ce qui est remarquable dans ce bref roman c’est cette architecture du vrai, d’un réel qui nous vient de loin mais qui nous concerne parce qu’il s’agit d’une des facettes de la condition humaine telle qu’elle existe aujourd’hui dans une des plus prestigieuses civilisations du monde. C’est cela le paradoxe et c’est aussi ce qui laisse une petite ouverture pour le retour de la liberté et le respect des droits de l’individu. L’Iran de la petite Fatemeh et de sa tante la muette est un cauchemar. Tôt ou tard, le jour se lèvera avec le soleil de la justice et de la beauté. Ce roman en est la preuve.
Tahar Ben Jelloun.