Censure religieuse et hypocrisie

Par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Ne nous voilons plus la face
Par Tahar Ben Jelloun

Je n’ai pas vu le film d’Aziz Salmy « Amours voilées » qui est au centre d’une polémique simplement parce qu’il traite de l’amour, de la sexualité et de la foi. Les Marocains, pas tous évidemment, n’aiment pas l’image que leur renvoient les artistes. Plus la réalité est transposée dans une fiction, un roman, un film ou une pièce de théâtre, plus ils sont mal à l’aise. Que de fois des lecteurs m’ont reproché d’écrire des scènes sexuelles où les choses sont nommées sans détour, sans hypocrisie. Je voyais dans leur regard cette mauvaise foi qui caractérise les hypocrites. Je me souviens avoir répondu une fois en disant : « je n’invente rien ; je décris ce qui se passe dans notre société et heureusement que les Marocains et les Marocaines font l’amour et s’épanouissent par le plaisir, ce qui est tout à fait naturel ! ».
Nous avons pris l’habitude de vivre en cachant nos pratiques. Peur ou honte de nos propres fantasmes, une pudeur qui nous met en porte à faux, peur de ce que va dire le voisin qui est lui-même pris par cette même peur. Heureusement que des écrivains, des cinéastes font leur travail. Je pars de la définition que donne Balzac du romancier: « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations » (Petites misères de la vie conjugales ». Fouiller veut dire aller au-delà des apparences, retirer les voiles qui ont été posés sur le réel, aller au fond des choses et ne rien dissimuler, car l’écrivain sincère est celui qui dévoile ce que la société a tendance à cacher ou à maquiller. Quand le romancier traite du problème de la corruption, tout le monde applaudit. Quand il fait appliquer ce fléau aux valeurs morales, il devient subversif. Il en est ainsi de la prostitution qui est répandue de manière inquiétante dans le pays. Si ce même romancier raconte une histoire de cruauté des rapports hommes/femmes et qu’il nomme les choses, il est aussi subversif et donne « une mauvaise image de son pays » ! Or il ne fait qu’observer ses compatriotes et décrit ce qui ne s’affiche pas immédiatement. C’est son rôle. Il est témoin et scrutateur. Le bonheur n’a pas besoin de littérature, les difficultés oui.
Je reviens à ce film dont je n’ai vu que la bande annonce sur internet. Je ne jugerai pas cette réalisation, mais quelle que soit l’histoire et la manière dont le réalisateur la raconte, je retiens que cela a fortement déplu à une catégorie de Marocains qui, au nom de l’islam voudraient interdire le film. Excellente promotion publicitaire ! Aziz Salmy est témoin de son époque et de sa société ; il est tout à fait légitime qu’il montre ce qu’il juge utile et important de montrer au public. Seul le public est en mesure de le sanctionner en n’allant pas voir son film si le bouche à oreille fonctionne dans le sens de la déception. Mais personne au Maroc, qu’il soit député ou dirigeant d’un parti politique n’a le droit de retirer à un film le visa d’exploitation que l’Etat lui a donné. Nous sommes tout de même dans un Etat de droit où l’autorité de l‘Etat ne peut être remise en question par des individus qui font la morale. Ils sont libres de ne pas aimer ce genre de cinéma, de le critiquer mais ils n’ont pas le droit de réclamer son interdiction. L’époque de la censure politique est révolue, c’est fini ! Nous n’allons pas la remplacer par la censure d’ordre religieux.
La sexualité a toujours été au centre des préoccupations des idéologues qui font de la religion une constitution politique, une morale, une discipline et une pédagogie. L’église catholique a lutté jusqu’au ridicule contre de grands cinéastes comme Bunuel en Espagne ou Fellini en Italie. Cette bataille d’arrière garde a donné le résultat contraire de celui espéré par des évêques choqués par des images sur un écran. En donnant l’ordre à leurs fidèles de boycotter ces films, ils en faisaient des succès inattendus. En Egypte, le cinéma a intériorisé la censure d’El Azhar ; ainsi, personne n’ose montrer des scènes de sexe ; par exemple si un homme et une femme se retrouvent dans une chambre avec un lit, il leur est interdit de s’y asseoir. Il y a eu quelques exceptions, notamment avec Youssef Chahine, surtout à propos de l’homosexualité et même de la zoophilie. Mais en général, les cinéastes qui veulent continuer à travailler chez eux, évitent de s’attirer les foudres des religieux.
Aujourd’hui, le public marocain qui navigue sur internet et qui regarde des centaines de chaînes du monde entier, n’est plus choqué ou perturbé par ce qu’il voit. Ce n’est pas en tout cas la vision d’un film marocain qui raconte des histoires de vie, de rencontres, de sexualité, de sentiments, de déception ou d’espoir qui va le bouleverser.
Quand on sait que des adolescents lisent, et ce depuis des siècles, le classique de l’érotologie musulmane « Le Jardin parfumé » de Cheikh Nafzawi, où le sexe est nommé avec précision et où les positions (toujours les plus favorables à l’homme) sont décrites avec maints détails, comment voulez-vous que ces mêmes adolescents s’offusquent en voyant un marocain et une marocaine filmés en train de faire l’amour ?
Il faut arrêter avec cette hypocrisie et même provoquer des débats dans les grands médias. Certes on parle d’homosexualité ; un écrivain comme Abdallah Taia’ témoigne courageusement de ce qu’il a vécu au Maroc. Avant lui, il y a eu Rachid O. qui, grâce à un ami français avait lui aussi parlé de la manière dont il vivait sa sexualité. Mohamed Choukri évoque ses expériences dans ce domaine dans « Le Pain Nu », livre devenu un classique. Il ne faut pas nous voiler la face. Rien ne sert de faire la chasse aux homosexuels ; ce sont des personnes différentes ; il faut accepter l’idée que la société est composée de diversité. Il ne s’agit même pas de tolérance, car parler de tolérance pour les personnes homosexuelles c’est insultant. Elles ont droit au respect comme n’importe quel être humain. Notre pays avance et parfois des forces négatives tentent de freiner ce progrès. Puisque nous sommes en démocratie, parlons ensemble et essayons d’avancer dans le sens du respect et de la dignité de chacun.