Une occasion historique au Proche-Orient

Le monde arabe compte sur Barack Obama Par Tahar Ben Jelloun, Adonis et Mahmoud Hussein

2009
 

Article paru dans "Le Monde", édition du 05.06.09

Ce 4 juin est de ces événements rares, qui changent soudain le cours des choses. Un événement inespéré il y a seulement six mois. Impensable avant l'élection de Barack Obama.

Le nouveau président des Etats-Unis se rend en Egypte, d'où il s'adressera aux peuples musulmans pour leur proposer un nouveau contrat avec l'Amérique, un dialogue fondé sur le respect mutuel, visant à promouvoir les valeurs centrales de la liberté et de la justice. Au chapitre le plus concret de son discours, celui où l'attendent des centaines de millions de musulmans, il engagera son immense prestige personnel, ainsi que le poids décisif de la première puissance mondiale, en faveur de ce que personne n'osait plus espérer : un plan de paix entre Israël et la Palestine.

Depuis la déclaration de Balfour, par laquelle le gouvernement britannique promettait, en 1917, de favoriser la création d'un "foyer national pour le peuple juif" en Palestine, la région a été le théâtre d'une guerre permanente, tantôt ouverte, tantôt larvée, entre deux projets nationaux. A l'issue de chaque confrontation armée, les diplomates s'affairaient, pour être pris de vitesse par la confrontation suivante. A la suite de la guerre de 1973, cependant, la communauté internationale a fini par trouver un consensus, articulé autour du principe de la reconnaissance réciproque de deux Etats souverains, Israël et la Palestine.

Cette solution requérait de part et d'autre de douloureuses concessions, que seule l'implication croissante de l'Amérique pouvait arracher aux uns et aux autres. Bill Clinton a avancé, plus ou moins maladroitement, dans cette voie. Mais George W. Bush a rebroussé chemin, refusant d'exercer la moindre pression sur Israël. Ce qui a conduit à laisser parler les rapports de forces militaires sur le terrain.

Au bout de huit années calamiteuses, les partisans de la paix, en Palestine, en Israël et jusque dans l'administration américaine, ont été affaiblis. Si chacun des acteurs régionaux a sa part dans ce gâchis, l'establishment israélien en porte la plus lourde responsabilité. Possédant les cartes maîtresses du jeu il pouvait, plus que les autres, faire la différence. Ses choix ont été décisifs.

AUTISME POLITIQUE

Or, il a choisi, non d'explorer les possibilités d'accord avec le camp palestinien de la paix, mais d'affaiblir ce dernier en élargissant l'espace des colonies de peuplement en Cisjordanie, et en poursuivant l'annexion de Jérusalem. Et lorsqu'il a évacué la bande de Gaza, au lieu de l'offrir en gage de bonne volonté à l'Autorité palestinienne, il s'est arrangé pour ne laisser derrière lui qu'une situation chaotique. Ce qui a contribué au renforcement du Hamas et servi de prétexte à un blocus intenable, entrecoupé d'opérations militaires de plus en plus sanglantes, qui ont réduit Gaza à un champ de ruines. Et le monde n'a pu qu'assister, impuissant, au naufrage de la paix.

L'élection de Barack Obama change la donne. Le nouveau président reprend le canevas laissé par Bill Clinton. Il implique l'Amérique dans une initiative stratégique qui doit conduire à la naissance d'un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale, mais cette fois dans le cadre plus vaste d'une paix définitive entre Israël et l'ensemble du monde musulman, avec ouverture générale des frontières et garanties de sécurité adéquates.

Mais le gouvernement Nétanyahou, qui regroupe les courants israéliens les plus bellicistes et les partisans de la colonisation à tout prix, combat ce plan. Il refuse d'endosser le principe de deux Etats, il s'arc-boute sur la poursuite de l'occupation de la Cisjordanie et du blocus de Gaza, il accentue l'isolement démographique de Jérusalem-Est.

La gravité d'une telle attitude tient au fait qu'il ne s'agit pas seulement d'une expression exacerbée de nationalisme, mais, plus profondément, d'une forme d'autisme politique, qui rend les dirigeants actuels d'Israël inaptes à voir ce que le reste du monde reconnaît comme une évidence. Que le peuple palestinien est chez lui en Palestine. Qu'il entretient avec cette terre un lien charnel, historique, vital, et que rien ne sera acquis, qui ne passe par la reconnaissance de ce lien.

L'exigence d'un Etat répond à un droit du peuple palestinien. S'il est logique de négocier les conditions de l'avènement de cet Etat, il est indécent d'en nier la légitimité. C'est pourtant ce que fait le gouvernement israélien, qui prétend convaincre le monde qu'il s'agit d'un problème secondaire, au regard du danger que représente l'industrie nucléaire iranienne. A cette forme d'autisme politique, doit répondre une mobilisation des opinions - pour peser dans le sens des réalités et sauver la chance de conclure une vraie paix. Car cette chance demeure fragile, et semée d'embûches, tant qu'Israël s'efforcera de la saboter.

L'initiative de Barack Obama a besoin de l'appui vigilant, du soutien, de l'intelligence et de l'imagination, d'une communauté d'intellectuels sans frontière, prête à s'exprimer et à intervenir, tout au long du processus de négociations à venir, partout où les préjugés d'hier risqueront de l'emporter sur l'espérance qui renaît aujourd'hui.


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Adonis, Tahar Ben Jelloun, Mahmoud Hussein sont écrivains.