Choses vues cet été au Maroc

Par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Choses vues cet été au Maroc
Par Tahar Ben Jelloun


Eté 2009


Une plage au sable fin, blanc, chaud, merveilleux. Une mer bleue. Même l’écume a des relents de bleu. Seul le bruit des vagues lentes, à peine visibles. Peu de baigneurs. Des sportifs courent. Un chien flâne. La plage est propre ou presque ; des bateaux se sont vidangés pas loin des côtes méditerranéennes. Du goudron sur le sable. Je marche et sens que la plante des pieds a ramassé quelques plaques noires. Je râle puis soudain mon attention est attirée par un jeune couple qui s’apprête à entrer dans l’eau. Lui, maillot long, casquette et appareil photo. Elle, en chemise de nuit bleu ciel particulièrement moulante. On devine ses formes. Elle avance dans la mer, plonge toute habillée et ressort de là comme une sirène transparente. L’homme la prend en photo, lui demande de replonger. La femme s’arrête et se tourne vers lui, vers moi. Sa poitrine est magnifique. On discerne bien la forme des seins, les tétons noirs. Sous la chemise de nuit, un slip en coton blanc. L’homme est occupé à la photographier et moi j’admire cette beauté sortie de la mer, le tissu plaqué sur sa peau et on voit un triangle noir, le fameux paradis parfumé. L’homme se retourne et je remarque qu’il est barbu. Sa femme ne doit pas être vue par d’autres hommes. Je recule et lui me lance un regard menaçant. La femme joue avec l’eau, lance des poignets d’écume. Elle est magnifique. L’homme se précipite et la couvre avec une immense serviette de bain. Fin du spectacle. Fin du film érotique. Je continue ma marche et repense à cette sirène qui n’était pas dupe.

Un peu plus loin, un groupe de jeunes femmes, toutes habillées plongent dans l’eau. Elles sont seules, pas d’homme avec elles. Elles s’amusent, s’enroulent dans le sable, sortent en riant. Le fait de ne pas être en maillot ne semble pas les gêner. Elles sortent de l’eau, comme des naufragées fatiguées, se jettent sur le sable et attendent de sécher. Juste à côté, une famille d’émigrés s’installe. Le père plante un parasol et se met à l’ombre. Il lit un journal en arabe. La mère s’occupe des enfants, deux adolescents et trois filles, la plus grande est en maillot deux pièces, les deux autres gardent leur robe. Elles parlent entre elles en allemand. Je ne comprends pas un mot mais je vois qu’elles sont gaies. Avec les frères, elles jouent au volley avec un filet imaginaire. Le père ne dit rien, la mère prépare le déjeuner. Avec son mari elle échange des mots tantôt en arabe tantôt en berbère. Les trois filles se baignent, jouent, crient, s’amusent. A aucun moment on ne remarque que les deux sœurs habillées sont gênées ou mal à l’aise. Allez comprendre. Une en maillot sexy, les deux autres en robe grise.

Je vais à la poste chercher un paquet. Je déteste aller à la poste. Il fait chaud. Je fais la queue et je constate qu’il y a plus de gens dans la file d’â côté, mais la mienne n’avance pas. Un type me dit, viens là, tu passeras plus vite. Je lui demande pourquoi ? Il me répond, ici c’est une sœur musulmane qui est au guichet. Elle est plus sérieuse et plus efficace. L’autre, elle mâche du chwingum et travaille en râlant.
On m’avait déjà fait remarquer que les islamistes tiennent à montrer combien ils sont sérieux et intègres. Une façon de militer pour le parti qui les représente.
Je m’installe au Café de Paris, place de France à Tanger. Je suis avec un ami espagnol. Il me demande pourquoi avoir choisi ce café. Parce qu’il est un excellent lieu d’observation. Tout le monde passe par là. Nous décidons de compter de nombre de femmes voilées et les non voilées. En un quart d’heure, nous arrêtons le comptage : le voile l’emporte de loin. Est-ce à dire que toutes ces femmes avec un foulard sur la tête sont des islamistes ? Non. C’est la mode, d’ailleurs dans la « kissaria » (marché de tissus pour femmes) des boutiques ont ouvert ne vendant que des foulards dans toutes les couleurs et sous toutes les formes. A la vitrine, des mannequins en plastique sont nus, mais coiffés par des foulards élégants.

J’ai vu des hommes noirs, bien habillés se promener dans la médina de Tanger. Pour une fois ce ne sont pas des clandestins malheureux pourchassés par la police. Ce sont des figurants dans un film se passant en Afrique et dont l’acteur principal est Leonardo di Caprio. On a installé un marché africain face au théâtre Cervantes qui est en ruine depuis plus de cinquante ans. C’est là que se passe l’action de ce film.
Le soir j’ai vu Di Caprio dîner avec sa mère au restaurant Le Mirage. Il parlait avec elle en allemand.

Le premier jour du Ramadan le visage de la ville a changé. Les rues sont quasiment vides jusqu’à dix heures du matin. Tout le monde fait le jeûne, même ceux qui ne le font pas. Inimaginable qu’un Marocain musulman sorte dans la rue en train de fumer ou de manger un morceau de pain. La loi l’interdit et les gens ne le permettraient pas.
La ville commence à s’animer vers 13h, juste après la prière de la mi-journée. Plus on s’approche du coucher du soleil (cette année c’est vers 19h Gmt), plus les gens s’activent, s’énervent, se disputent et courent dans tous les sens. Se priver de manger, de boire, de fumer et d’avoir des relations sexuelles, bref changer de fond en comble son mode de vie, rend les gens irascibles. Nous sommes loin du sens spirituel du jeûne qui est considéré par l’islam comme un moment de recueillement, de méditation, de remise en question et de prière.
A la rupture du jeûne, on mange beaucoup, trop de sucreries, de gâteaux au miel, d’œufs durs. On mange vite et trop. Le soir est le moment le plus sympathique du Ramadan. Les gens sont détendus, se fréquentent, s’amusent jusqu’au lever du jour, instant précis où commence le jeûne. Entre vingt heures et vingt deux heures, les mosquées sont pleines pour écouter des théologiens parler de l’islam et de la vie. On appelle ces séances des « tarawihe », sorte de cours et de prêches plus approfondis.