Camp de Fossoli

Sur les pas de Primo Levi (texte publié dans Le Monde du 22-23 novembre 09) et dans La Repubblica Par Tahar Ben Jelloun

2009
 

A Fossoli sur les pas de Primo Levi

Carpi, une des plus jolies petites villes du centre de l’Italie, à 58 klm de Bologne ne doit pas être confondue avec Capri. Un groupe de touristes américains s’y sont trouvés l’autre jour et se demandaient pourquoi ils ne voyaient pas la mer. Confusion fréquente mais les différences sont énormes.
C’est une ville de 60 000 habitants dont 10500 immigrés en majorité venus du Pakistan, les autres sont des Marocains et des Chinois. Ils travaillent dans les champs et certains dans la confection. Ville tranquille, fière de sa place, la plus grande en superficie d’Europe, place des Martyrs en mémoire des 16 partisans exécutés et exposés durant trois jours par des soldats fascistes le 16 août 1944.
Toujours à gauche, (les communistes puis les Démocrates de gauche), elle maintient une bonne qualité de vie. Mais cette ville qui comptait au début du siècle dernier plus de cinq mille juifs n’en compte aujourd’hui que sept, ce qui est insuffisant pour ouvrir la synagogue. Pour cela, une raison simple : lorsqu’en 1938 les lois raciales, sur le modèles de lois allemandes de 1935, ont été édictées, les Juifs étaient directement visés. Ils formaient l’élite intellectuelle de la ville, faisant partie de la bourgeoisie ou de la classe moyenne assez aisée. Pour eux ces lois furent une surprise. Ils ne pensaient pas qu’un jour, ils seraient discriminés dans leur propre pays. Exclus des écoles, des transports en commun, humiliés publiquement par les fascistes, ils s’attendaient au pire et le pire allait arriver. Le Prix Nobel de médecine de 1985, Mme Rita Levy Montaleini, aujourd’hui centenaire, avait fui en Amérique en 1938. Des camps de concentration étaient ouverts par le gouvernement de Mussolini pour y parquer les opposants politiques d’un côté et les juifs de l’autre. Cela se passait dans les environ de Carpi, à Fossoli en pleine campagne. Pour les juifs, il y avait huit baraquements où des familles entières étaient enfermées. Il y avait entre 150 et 160 personnes par chambrée. Les conditions de détention étaient « quasi correctes » racontent aujourd’hui des survivants, surtout comparées à ce qu’ils allaient vivre à Auschwitz ou a Bergen-Belsen où 92% des prisonniers furent massacrés par les nazis. Les opposants politiques étaient envoyés en Autriche à Manthausen. Primo Levi qui fut arrêté le 13 décembre 1943 dans la vallée d’Aosta à la frontière du Piémont en tant que politique, avoua durant son interrogatoire qu’il était aussi juif. Il fut envoyé immédiatement au camp de Fossoli où il resta un mois dans les baraquements réservés aux juifs, le sixième. Il fut déporté à Auschwitz le 22 février 1944. Il parle peu de Fossoli dans son livre « Si c’est un homme » : « On nous fit alors monter dans des autocars qui nous conduisirent à la gare de Carpi. C’est là que nous attendaient le train et l’escorte qui devait nous accompagner durant le voyage. C’est là que nous reçûmes les premiers coups : et la chose fut si inattendue, si insensée, que nous n’éprouvâmes nulle douleur ni dans le corps ni dans l’âme, mais seulement une profonde stupeur : comment pouvait-on frapper un homme sans colère ? »
Ce livre sur « la douleur sans espoir de l’exode que chaque siècle renouvelle », ne trouvera d’éditeur qu’en 1947. Il sera refusé par les grandes maisons. Le temps des paroles rapportées n’était pas encore venu. Tabou et volonté d’effacer ou d’éloigner la mémoire. D’ailleurs le livre n’aura aucun succès, ni chez la critique ni dans les librairies. Il ne fallait pas réveiller des souvenirs douloureux où des citoyens italiens ont plus que collaboré avec les nazis.
Sa discrétion et son courage furent remarqués par ses compatriotes dont témoignent certains survivants. Il assista aux exécutions des femmes enceintes et des personnes âgées, car non rentables pour le travail dans le camp en attendant la mort. Cet homme était profondément blessé et fondamentalement convaincu que les mots ne rapporteraient pas le poids d’une telle tragédie. Le 12 juillet 1944, les nazis tuèrent dans le camp de Fossoli 70 anti-fascistes. Leurs noms sont inscrits sur les murs du musée à Carpi.
Le camp de Fossoli est devenu un lieu de la mémoire. Il est visité par des écoliers (40 000 par an), des étrangers, des historiens, des familles ayant perdu un parent là. Une exposition permanente rappelle ce que fut ce lieu et cette époque. Il est intéressant de voir le premier numéro de la revue fasciste « La diffesa della razza » (la défense de la race) datant d’août 1938, un mois avant la mise en application des « lois raciales ». Des photos, des témoignages, des dessins, des maquettes, tout ce qui peut donner une idée de ce que furent ces années de désastre.
Du camp de Fossoli ainsi que ceux de Bolzano et de Trieste partirent des milliers d’êtres humains destinés à la mort. Au total, 8500 juifs et 35000 non juifs sont morts dans les camps allemands.
Le 1er août 1944 Fossoli est abandonné par les Allemands. Il faudra attendre 1955 pour qu’une exposition soit organisée par la municipalité communiste de Carpi. La synagogue principale, située à l’angle de la Place des Martyrs et de la rue Giulio Rovighi est vide. Elle sert de bureaux pour la Fondation de l’ex-camp de Fossoli. Les juifs de Carpi connurent des persécutions entre 1290 et 1294. Ce n’est qu’en 1719 que le ghetto sera fermé et auront la permission de construire un lieu de prière. Mais on ne leur rendait pas la vie facile. Ils s’en allaient. En 1898 il n’y avait pas plus de 30 juifs à Carpi, ce qui entraîna la fermeture de cette synagogue en 1922.
Plus loin, le musée de la mémoire situé face à la plus vieille église de Carpi, Santa Maria del Castello detta la Sagra. Des milliers de noms sont gravés sur les murs, des voix racontent, des dessins sur la pierre dont un de Picasso et un mur de Guttuzo en souvenir des exécutions de 350 civiles en représailles à l’attentat du 28 mars 1944 à Rome où furent tués 33 Allemands.
Des extraits de lettres des déportés jalonnent tous les murs du musée : « Les portes s’ouvrent… les voilà nos assassins. Vêtus de noir. Sur leurs mains sales ils portent des gants blancs » (Esther) ; « Je meurs mais je vivrai » (Alekscin) ; « Si tu aurais vu, comme j’ai vu dans cette prison, ce qu’ils font souffrir aux juifs, tu regretterais de ne pas en avoir sauvé encore plus » (Odoardo) ; « Je suis fier de mériter cette peine » (Pierre) ; « Que peut faire un homme qui se trouve en prison et qui est menacé de mort certaine ? Et pourtant, ils ont peur de moi » (Sawa) ; « Ma bouche vous portera sur les lèvres muettes » (Emile) ; « Attendre la mort, c’est fatigant » (Lidia).
Ainsi Carpi maintient vive la mémoire des victimes du fascisme et du nazisme. Ses habitants aiment aussi rappeler que c’est une région riche qui n’a jamais voté à droite et qu’elle cultive sa tradition culinaire réputée pour son Parmesan et son vinaigre balsamique. Un centre culturel situé en bordure de la grande place est très dynamique. On parle de la crise, et pourtant chaque année, un grand festival littéraire « Festival del racconto » y est organisé ; des écrivains et artistes italiens, des étrangers de renommée internationale y sont invités. Certains rappellent avec humour que les parents de l’acteur américain Ernest Borgnine sont des carpisiens. Ils disent « Carpi a donné au cinéma le plus célèbre deuxième rôle souvent méchant et cruel ; mais Ernesto Bordino (son vrai nom) est un homme si charmant ! ».
Tahar Ben Jelloun.