Giacometti; exil, soitude

Par Commentaire d'Yves Guignard sur les deux conférences faites à Basle sur Giacometti et à Berne sur "e

2009
 

Ces points de rencontres entre de vastes déserts. Récit et réflexions suite à deux conférences de Tahar Ben Jelloun.

L’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun possède l’une des plumes les plus mélodieuses de toute la francophonie. Mieux encore, au bord de ce continent en péril, l’homme fait figure de phare. Non pas seulement parce que la langue n’est jamais mieux mise en lumière que par ses marges, que l’on songe à tout ce qu’ont pu apporter à la littérature française les Léopold Sédar Senghor, Georges Rodenbach, Charles Ferdinand Ramuz – pour ne prendre égoïstement que les premiers exemples qui nous passent par la tête – mais aussi parce que Tahar Ben Jelloun est l’écrivain d’expression française le plus traduit au monde. Il est un ambassadeur et un passeur qui sait atteindre à l’universel grâce à une poésie propre, ciselée, qui puise, dans la richesse de la langue, la matière de sa propre fortune par des narrations dont l’exotisme rend songeur, touche au plus profond, et laisse au passage une espèce de parfum et quelques traces délicates, tel du sable.
Or, lorsque l’écrivain, récemment fait grand officier de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy, est de passage en Suisse, ce n’est pas la Suisse romande qu’il honore d’une visite, doublée d’une conférence, mais les villes de Bâle et de Berne, toutes deux alémaniques et francophiles comme l’on sait.
Tout attentive à rendre compte de l’actualité culturelle, littéraire et en particulier francophone de ces régions, la revue des Lettres et des Arts a donc dépêché votre serviteur dans le sillage de l’écrivain afin de témoigner de deux soirées exceptionnelles, qui ont eu lieu les mercredi et jeudi, 16 et 17 septembre 2009.

La première, la ville rhénane, s’est faite une joie d’accueillir l’auteur dans un cadre qui compte parmi ses joyaux, puisque c’est à la Fondation Beyeler qu’on lui a dressé une tribune. Un tel lieu n’était en rien innocent dans la mesure où la conférence portait sur un personnage qui occupe une place de choix aussi bien dans l’univers de Tahar Ben Jelloun que dans les salles d’exposition du musée de Riehen. Alberto Giacometti a été en effet au cœur d’une soirée qui a permis aux participants de découvrir ou de redécouvrir l’exposition consacrée à l’artiste suisse avant d’en entendre parler par l’un de ses intimes. Oh, que l’on n’imagine pas aussitôt que les deux artistes se sont connus ; lorsque Tahar Ben Jelloun quitte le Maroc pour Paris en 1971, un cancer a emporté Giacometti depuis cinq ans déjà. Leur rapport, qu’on voudrait nommer une affinités élective mais qui est peut-être davantage, par delà les années et par delà l’absence, n’en reste pas moins une intimité.
D’ailleurs, selon les propres mots du commissaire de l’exposition, Ulf Kustler, « s’il devait n’y avoir qu’une seule personne pour venir parler d’Alberto Giacometti à la Fondation, il fallait que ce soit Tahar Ben Jelloun ».
Touché sans doute par une telle requête, ce dernier, entre deux séances du jury du Goncourt auquel il siège depuis 2008, a ainsi fait le voyage pour se rendre à Bâle afin de parler de cet artiste auquel il a consacré un livre en 1991. La soirée durant laquelle l’écrivain a évoqué Giacometti était bien entendu sous le patronage de ce texte, réédité chez Gallimard en 2006, mais pas uniquement. Avant tout, et aussi surprenant que cela puisse paraître, il s’agissait de la première conférence de l’écrivain sur ce sujet.
Avec beaucoup de pudeur, Ben Jelloun s’est aussi gardé de se poser en spécialiste et a refusé qu’on le voie comme une autorité quelle qu’elle soit. Giacometti, comme il l’a rappelé, reste pour lui l’artiste qui est parvenu à peupler la « rue d’un seul », cette ruelle de la médina de Fès, lieu mythique de l’univers de l’écrivain, si étroite qu’il est impossible à deux hommes de s’y croiser. Avec la découverte des figures filiformes de Giacometti, cette ruelle pouvait devenir le lieu d’une fête ; cette rencontre allait sceller comme une connivence entre les deux artistes. « C’est comme si je me retrouvais chez cette homme que je n’ai pas connu » telles furent parmi les premières paroles du conférencier avant qu’il ne parle de sa vision très personnelle de Giacometti, notamment dans son lien avec d’autres artistes. Rentré d’un séjour récent à Londres où il a vu l’exposition consacrée à Francis Bacon, Ben Jelloun assure qu’il y voit tout le contraire du Suisse. « Jamais je ne pourrai vivre avec un Bacon » assène-t-il. Pourtant, il y décèle, avec justesse, une même radicalité, une même volonté de mettre l’homme à nu. Mais tandis que Bacon, avec une violence hurlante, taille dans la chair le théâtre de cette mise à nu, Giacometti œuvre dans le dépouillement et le silence le plus total. C’est cela qui touche l’écrivain au plus profond tandis qu’il cite à ce propos Genet : « Il fait le propre dans le corps ». Plus tard, après maintes anecdotes concernant Giacometti, son parcours, ses errances nocturnes, sa fréquentation des prostituées, Ben Jelloun poursuit ses comparaisons et ses confrontations entre les œuvres de Giacometti et celles d’autres artistes. Ce faisant, il crée des images. Il oppose la gourmandise d’un Rodin à la disette d’un Giacometti. Il confronte ensuite la magnificence sensuelle, les rondeurs et le désir d’un Renoir, aux femmes de Giacometti, qu’il décrit « décharnées », « sans attirance ». Le Suisse met ainsi en scène des corps que « la chair aurait habité, et puis abandonné ». Et Ben Jelloun d’évoquer alors le miroir que nous tend Giacometti par le biais de ces figures spectrales, où vient se refléter notre anxiété. Toute la leçon que nous offre le plasticien se trouve dès lors dans ses figures en cela que, par son travail, il nous apprend à faire face à cette anxiété. « Il voyait l’humanité dans sa vérité » conclut-il « ce, sans le début d’un jugement et surtout sans cynisme ».
Les vérités que nous dévoile Giacometti sont enfin mûries dans le secret d’un espace intérieur qui entre en contradiction totale avec l’atelier de l’artiste. Ce témoignage, Ben Jelloun est en mesure de nous l’apporter puisqu’il a fait lui-même le pèlerinage de la rue Hippolyte-Maindron, à propos duquel il a écrit un texte, édité à la fin du volume et intitulé Visite fantôme de l’atelier. Ben Jelloun décrit les lieux comme l’espace « le plus minuscule possible » et dont l’exiguïté était comme nécessaire à Giacometti pour mieux le mettre en présence de « son espace intérieur » qui, lui, s’ouvrait sur l’infini. La mise en scène, dans l’exposition, qui présente une minuscule statuette, seule et rayonnante dans l’immensité d’une salle vide, touche absolument à l’essentiel selon l’écrivain. « Giacometti l’aurait beaucoup aimé, il est comme ça, c’était bien son espace ».
Cette intimité avec l’artiste, telle celle d’un « parent qui aurait vécu chez nous à Fès », a offert à Ben Jelloun la matière non seulement d’un très beau texte aujourd’hui bien connu, mais encore, tout récemment, d’une pièce de théâtre. Et la soirée de la Fondation Beyeler de se terminer sur la lecture d’extraits de ce texte, encore inédit, jusqu’à sa création que tous, y compris l’auteur, espèrent très prochaine. Or, tout comme Giacometti a su se montrer un orfèvre du vide et du dénuement à l’intérieur de son œuvre, le parti pris de Ben Jelloun afin d’évoquer l’artiste suisse dans ce deuxième texte est justement celui de l’absence. L’action est à Tanger, dans un café au bord de la mer, Samuel Beckett y retrouve Jean Genet et tous deux, qui se rencontrent pour la première fois, vont évoquer leur ami commun. Alberto prend des airs de Godot et se fait attendre en vain, quoiqu’il veille à sa façon, tutélaire, sur la scène.

S’il y a justement une personnalité qui nous permet de tisser un lien fort entre les deux conférences, c’est bien l’écrivain Jean Genet, qui a été, lui, un ami de Tahar Ben Jelloun durant de nombreuses années.
La soirée bernoise du lendemain a eu pour thème exil et littérature. « Sujet de bac ! » a plaisanté l’écrivain, qui sentait le sujet un peu piège, au moment de prendre la parole devant les membres de l’Alliance Française de Berne. Qu’à cela ne tienne, car quand le vin est tiré, il faut le boire. Et ce thème cher à Ben Jelloun a été l’occasion d’une conférence fort riche qui a su mettre en parallèle la présentation de son dernier roman Au Pays avec des réflexions nourries aussi bien de sa fréquentation des grands auteurs que de son expérience de psychothérapeute et de travailleur social.
L’exil, d’après Ben Jelloun, ne se résume pas à l’émigration, puisque cette dernière comprend l’idée du retour, mais se définit plutôt par un « arrachement sans retour possible ». L’exil de Mohamed, le héro de son dernier roman, va se cristalliser suite à une révélation qu’il va vivre au moment de son départ à la retraite. Ce Marocain émigré en France est sur le point de rentrer au pays avec ses économies lorsqu’il se rend compte que ses enfants, qui n’ont connu que la France, n’ont pas la moindre intention de le suivre dans ce retour. Or, ce retour sans sa famille est justement ce qu’il conviendrait d’appeler « un retour impossible ». Sans s’en rendre compte, Mohamed a élevé, comme il a pu, de véritables petits Français et ces derniers le condamnent dans une forme d’exil qu’il n’a pas choisi. Son destin imperceptiblement lui a comme échappé des mains.
Si tous les écrivains ne sont pas des exilés, Tahar Ben Jelloun a soulevé la question de savoir si toute littérature n’était pas tout de même une expression de l’exil. Car l’écriture, au fond, ne survient-elle pas nécessairement « d’un pays lointain » selon les mots d’Henri Michaux ?
« Derrière chaque écrivain, il y a un malheur ou un traumatisme » a continué Ben Jelloun pour nous rappeler aussitôt à l’esprit cette grande famille des écrivains « voyous », en rupture avec les termes de la société. L’exil, s’il donne lieu aux mêmes conséquences, ne procède pas toujours des mêmes circonstances, et Ben Jelloun de distinguer à titre d’exemple, celui de la folie avec Artaud, celui de la langue avec Kundera ou celui du plus absolu des déracinements, celui de Mahmud Darwich, le poète palestinien, qui disait « habiter dans [sa] valise ». Ben Jelloun n’oublie pas, au passage, d’évoquer la figure de Samuel Beckett, un « rigolo », vagabondant entre deux langues.
Mais, il n’est pas nécessaire pour autant d’être déraciné, chassé de sa terre, loin de sa langue, ou hors des cadres de la raison pour devenir un voyou et l’exemple de Jean Genet, avec lequel Ben Jelloun va terminer sa conférence, illustre à merveille cet autre thème capital qui est celui de l’exil intérieur. Genet, abandonné à la naissance comme l’on sait, va devenir un exilé social, qui va trouver dans l’exercice de l’écriture son principal instrument de révolte. Les aléas de la vie l’ont conduit en prison, où son moyen de lutter va passer par l’écriture, qui deviendra d’autant plus belle et d’autant plus parfaite que sa cellule est triste et insalubre. La pureté de la langue se transforme en un outil de résistance, pour continuer à parler du pays lointain, dans le cas présent, pour tenter d’en revenir. Une fois dehors, c’est au service des autres que l’éternel révolté va tremper son bec – on eût dit, en d’autres temps, son glaive. Pourtant nulle vérité, nulle cause que « de circonstance » : « Le jour où les Palestiniens auront un état, je ne les connaîtrai plus ! » sont les mots confiés à Ben Jelloun au plus fort d’une cause qui a tant occupé Genet. De là à se demander si cinquante ans auparavant Genet eût été du côté des Juifs, il n’y a qu’un pas que le conférencier ne franchit pas. Il évoquera encore les homosexuels, tant empressés de se ranger derrière la bannière du Genet revendicateur. « Il les détestait » nous confie Ben Jelloun qui raconte les emportements de Genet. En effet, ces derniers militaient pour l’égalité et le respect de leurs orientations sexuelles, ils étaient à des lieux de comprendre l’homosexualité de Genet, cette homosexualité qu’il vivait comme une rébellion, un crachat au visage de la société et qu’il aurait pris comme une insulte qu’on eût pu l’accepter. Genet a vécu en exil dans son propre pays, dans des chambres d’hôtel, avec pour seul bagage, chiffonné au fond de son étui à lunettes, le numéro de téléphone de son éditeur et de quelques amis sur un bout de papier.
L’œuvre artistique prend sa source dans l’exil intérieur en cela qu’elle seule va pouvoir traverser ses espaces infinis et témoigner au bout du chemin de ce qu’ils ont à nous apprendre sur l’homme. Cet exil-ci, il ne fait aucun doute que Genet l’a partagé avec Giacometti, d’où probablement leur si belle entente. Comprendra-t-on par Genet, celle de Ben Jelloun avec Giacometti ? Ou, finalement, ne pourrait-on voir ici le fil invisible qui les relierait tous les trois ?
Le conteur de ces deux belles soirées s’est interrompu sans conclure sur ce point, il n’avait pas à tirer de traits d’union entre les deux conférences, son public n’a pas été deux fois le même. Notre fantaisie a été de le faire, espérant avoir témoigné avec honnêteté des nombreux horizons ouverts par Tahar Ben Jelloun.