Amine, mon fils trisomique

Par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Texte sur l’handicap et la vulnérabilité publié dans un ouvrage collectif.
Pourquoi je participe à cet ouvrage ? L’occasion pour moi de vous présenter mon fils Amine, né en 1991 avec une trisomie 21.


Amine
A sa mère, Aicha, qui a fait de lui ce qu’il est.

Cet enfant est une écorce d’un fruit rare,
Il est le fruit de toutes les saisons
Qui réchauffe nos hivers par sentences d’amour
Une liberté qui nous ravage et nous étonne.
S’il est imprévu c’est qu’il est un soleil sans caprice dans un ciel trop clair pour nos yeux
Il déborde de douceur qui embrase nos sentiments,
On dit de ses semblables qu’ils sont « affectueux » comme s’ils étaient des chiens de compagnie.
La bonté fait son lit dans son regard et éclaire le jour le plus sombre
A notre tendresse émue il se lie pour toujours
Sans malice ni fronde, tel un temps apaisé
Il est le rêve arraché à une aberration, astre des nuits sans sommeil
Cet enfant libre ne souffre pas quand le regard torve se promène sur sa peau
Nous souffrons et nous l’éloignons de l’œil mauvais
Il en rit et nous dit « c’est pas rave ! »
Dans nos jardins il est roi des roses
Jamais l’hiver ne traverse sa lumière
Jamais les mots n’écorchent sa bouche,
Il avale les mots mal venus dans un dictionnaire invisible
Il court derrière des papillons et montent sur des arbres pour surveiller les moineaux
Seul il a le pouvoir de changer en pomme une pierre jetée, de faire d’une insulte une fleur qui rayonne de lumière
Ce n’est pas un saint ni un prophète
C’est un enfant jailli d’un baiser, un amour, une douleur
Il n’est pas comme les autres
Il est innocence éparse dans une société qui ment
Il touche à l’essaim de tant d’étoiles du simple fait de rire aux éclats
Il est cette liberté dont on n’écrit nulle part son nom
Si la mémoire le néglige, il la secoue avec ses cascades de syllabes enflammées
Il est l’égal d’un trésor à la peau brune et épaisse
Nous rappelant que la vie est une source chaude et contradictoire
Belle à prendre dans l’impatience et sans chaînes
Il n’est pas la contrariété se lisant dans les yeux des passants
Car son visage est aussi un miracle comme celui de ses camarades
Un miracle parce qu’il est unique et singulier comme celui de milliards d’enfants
Il est celui dont on se souvient tout le temps avec le sourire d’une rivière qui le berce
Jardinier aux compétences multiples, il trouve l’herbe rare faite pour guérir
Joue du piano posant à peine ses doigts sur le clavier
Même s’il ne sait pas lire, il ouvre le livre à la page de nos maux
Il n’est pas un prodige, juste un champion voltigeant sur les cimes
Ce n’est pas un héros endormi, un arbre invalide
Il est amoureux de grandir et de faire des exploits
Tant d’ardeur dans ce cœur qui veut tout embrasser
Tout connaître et tout aimer
Ses nuits ressemblent aux nuits des poètes où les rêves s’impriment sur les draps
Au regard de la forêt et des questions,
Il répond par des questions
Curieux des mots qu’il prononce mal, il les répète jusqu’à la confusion
« Golgol, moi, jamais ! »
Pas de « Gogol » ici ou ailleurs.
C’est une victoire sur la fêlure et la pointe cruelle d’une nuit aveugle
Etre solaire, infiniment neuf à toutes les émotions,
Nulle disgrâce ni défaut de fabrication
Seul le destin illuminé par cette présence qui éloigne la douleur
Veille toutes saisons confondues sur la patience et la joie
Il montre le chemin parce qu’il est du mystère
Il provient du secret des nuages qui se battent pour lui plaire
Les torrents et les maisons dansent dans ses dessins
Même s’il chante faux, ses mots se font légers
Il est l’étincelle venue réveiller les sentiments
Il est celui qui marche devant et que nous suivons
Il s’arrête au seuil de la maison du Bien, boit du lait et mange du pain
Cela suffit pour clamer son bonheur
Heureux de son appétit de vivre et de rire
Il rit du vent et adore les oiseaux pleins de couleurs
Ses silences sont bavards
Ce sont ses yeux qui posent les questions
Et nos réponses suintent d’insuffisance
Cet enfant est devenu homme

Aux commandes du navire de l’enfance
Amiral, poète et amoureux
Il brasse les vagues et chante les jours heureux
Son ancrage est une prouesse large et magnifique
Dans sa marche il distancie l’ange de la pure clarté
De lui on nous a dit « il ne fera pas les grandes écoles ! »
Il a fait mieux : telle une route tracée sur le flanc d’une montagne verticale, il a tracé dans sa vie et la nôtre un perpétuel arc-en-ciel, un amour qui

dément la brutalité et la bêtise.

Tanger, 8 janvier 2009.