Les Mille et Une Nuits

Préface au conte "Noureddine et la Belle Persane" publié par les Editions André Versailles, par Tahar Ben Jelloun

2009
 

Préface
Raconte-moi une histoire ou je te tue ! Tel est le principe qu’appliquera la jeune Shahrazade, fille du vizir, la dernière vierge de Bagdad. Elle racontera des histoires durant mille et une nuits au roi qui avait pris l’habitude de décapiter les filles après les avoir consommées. Une façon de se venger de sa femme qui l’avait trompé avec un de ses esclaves pendant qu’il était parti en voyage. Le point de départ est là. C’est aussi celui de toute littérature.

Ecrire pour ne pas mourir, écrire pour vaincre la peur de la mort ou de la folie. Ecrire pour sauver sa tête, sauver la peau des autres. C’est ce que fait Shahrazade. Elle se sacrifie et prend le pari de gagner par la littérature, par la fiction. Il ne s’agit pas de se raconter, mais d’imaginer, d’inventer, d’être plus fort que la réalité pour enchanter le roi assassin et l’endormir avec des contes qui s’interrompent à l’aube et reprennent la nuit suivante.
Tout est rassemblé dans cet ouvrage appartenant à présent au patrimoine universel : la fiction prend le pouvoir avec tous les éléments qui l’accompagnent.

Tout se déroule en puisant dans l’histoire, les légendes, les fables, les anecdotes, les rumeurs, la fantasmagorie, les mythes et les superstitions. Sauf que ce livre qui n’a d’autre continuité que celle des nuits qui se suivent apportant leur lot d’histoires, n’a pas un seul auteur, on pourrait même dire qu’il n’a pas d’auteur, mais une infinité d’auteurs venus de pays aussi différents que l’Arabie, la Chine, l’Inde, la Perse. Et cela a duré des siècles.

Auteurs anonymes mais qui ont contribué chacun de son côté et à son époque à faire un livre composé de plusieurs romans, de plusieurs genres littéraires.

Comment ces contes ont traversé le temps et nous sont parvenus ? Il aura fallu qu’Antoine Galland, grand érudit, passionné de recherches de manuscrits déniche ce livre par morceaux et le traduise en français à partir de 1704.
Ensuite, d’autres traductions suivront, l’Angleterre donnant l’exemple ; mais les Arabes qui connaissaient certains contes parce qu’ils font partie de leur tradition orale découvrent eux aussi ce livre sur le tard et certains n’ont pas apprécié sa liberté de ton ni l’extrême crudité des scènes concernant la sexualité. Des musulmans seront choqués par l’absence de référence à Dieu et à son prophète. Quant au monde occidental il reconnaîtra dans cet ouvrage infini, complexe, puissant une œuvre aussi importante que celle de Dante ou de Cervantès. Elle sera lue et commentée notamment par J.L. Borges qui en fit l’œuvre essentielle du monde oriental.
Le contexte où se déroulent ces histoires est important, car quand on lit aujourd’hui des phrases comme celle-ci tirée de ce conte : « Méchant vieillard, je donnerai mon esclave à un juif, plutôt que de la vendre… », on est tout de suite informé sur l’époque et ses mœurs. Epoque où l’esclavage était admis et naturel, où le racisme contre les juifs, les Noirs et des ethnies différentes ne s’appelait pas racisme, mais était dans la nature des choses. Il en est de même pour la condition de la femme, sauf que les Nuits sont peut-être le premier ouvrage féministe de manière paradoxale : car si les femmes n’avaient aucun droit et qu’un roi pouvait leur couper la tête sans se soucier le moins du monde du droit ou de l’éthique, c’est une jeune femme qui va triompher de ce roi, en faire un époux et lui donner un fils. C’est que la ruse est le moyen le plus subtil d’arriver à ses fins. Et puis toutes les histoires sortent de l’imagination de Shahrazade même si on imagine bien qu’aucun des auteurs anonymes n’appartienne au sexe féminin.
Pourquoi lire aujourd’hui les Mille et une Nuits ? Parce que leur message nous concerne toujours. Prenons l’histoire de cette belle persane, une femme d’une beauté exceptionnelle qui se vend au marché comme esclave que le vizir du roi achète pour lui en faire cadeau. Ce vizir a un fils, Nouredine qui tombera tout de suite amoureux de la belle. Là commence l’aventure où des thèmes universels sont abordés : jalousie, envie, manigances, gaspillage, amitié, générosité, égoïsme etc. Lorsque Nouredine aura tout gaspillé, plus aucun ami ne viendra à son secours, tous lui tournent le dos : « Tant qu’il y a des fruits sur l’arbre, on ne cesse d’être à l’entour et d’en cueillir ; dès qu’il n’y en a plus on s’en éloigne et on le laisse seul ».
Le conte a une morale. Elle est édifiante. L’histoire se termine bien. Les amoureux vivront finalement heureux ; les méchants, les jaloux et menteurs seront punis. La différence entre cette époque et aujourd’hui, c’est que souvent les histoires ne se terminent pas selon la morale. Les voleurs, les menteurs, les escrocs se portent bien souvent et piétinent les valeurs de morale et d’honnêteté. Il n’empêche que ce qui est permanent dans tous ces contes, à savoir, l’éloge de la vérité et du Bien même si on doit passer par quelques chemins de traverse, nous intéresse toujours. Mais il n’y a pas que de bons sentiments, loin de là, il y a surtout une construction digne des meilleurs architectes du monde : l’imagination est libérée, l’invention est folle, les trouvailles sont de plus en plus inouïes ; c’est cela qui fait la force de ces contes et dans celui de la Belle Persane, vous avez un excellent exemple de cette architecture complexe et simple à la fois. Il n’y a pas un seul mot, une seule phrase inutiles. Shahrazade ne se complait pas à raconter, mais cherche tout le temps le moyen non seulement d’intéresser le roi --elle y a intérêt--, mais de l’étonner et de garder son attention éveillée afin de ne pas le décevoir et de subir le sort des précédentes jeunes filles.
Tout écrivain se doit de lire les Nuits. C’est une école d’apprentissage, un monde foisonnant, sans faiblesse, sans ennui, le lecteur est tenu par la main et à aucun moment il ne peut s’en aller ; il attendra le signal de Shahrazade qui permet au roi d’aller se coucher. On saura à la fin qu’elle l’accompagnait dans son lit. Ajoutez à cela un autre détail étrange : la narratrice n’est pas seule dans la chambre du roi, elle est accompagnée de sa sœur qui écoute et assiste à tout ce qui se passe dans ce lieu. Elle tient le rôle du personnage voyeur, car dans ces Nuits, il s’en passe des choses dans le domaine de l’érotisme. Tout ou presque tout y est évoqué : l’homosexualité, le travestissement, les positions les plus avantageuses pour l’homme, la séduction, la ruse etc. Et tout cela sort de la bouche d’une femme qui non seulement enchante le roi mais l’épouse et devient reine. Ainsi, le pari est tenu, il est réussi.

Les mots sont les alliés de la liberté, de la libération. Une société sans littérature, une société sans fiction est déjà morte. Même des cimetières surgissent des contes, alors, lisez l’histoire de la Belle Persane, vous serez dépaysés, mais pas tout à fait parce que derrière les intrigues, il y a les valeurs et c’est pour les illustrer, pour les mettre en avant que Shahrazade raconte ce conte à son roi qui dormira en pensant et en rêvant à la suite. Et Shahrazade ne connaît pas elle-même la suite. Ce sera sous l’épée de Damoclès qu’elle inventera la suite de cette intrigue. C’est ça la littérature, en tout cas la littérature que j’aime.


Tahar Ben Jelloun.
Janvier 2009.