Mehdi Qotbi

Artiste avant d'être lobbyiste, Par Tahar Ben Jelloun

21.04.2010
 

 

 

L’empire des signes

Comme tous les personnages de la vie publique, Mehdi Qotbi, par son dynamisme au service de son pays, a fait oublier l’artiste qu’il est. Et c’est parfois dommage car son travail de peintre mérite qu’on s’y arrête et qu’on l’apprécie pour ce qu’il illustre : une inquiétude quasi obsessionnelle se jouant des signes, les enchaînant les uns aux autres jusqu’à l’infini. D’où vient cet entêtement qui crée de l’ivresse, de l’enchantement et parfois donne le vertige ?Mehdi Qotbi arpente les nuits de ses insomnies et empiète même sur le territoire des nuits sereines. Il accumule des images réduites à des traits qui se souviennent d’autres images. Ainsi sa main court sur la toile ou sur le papier comme si le souvenir de l’école coranique était immortel. Cet éternel retour du même ne cesse de prendre des formes qui ne sont jamais identiques ; il dit la question qu’on pose depuis toujours sans avoir de réponse. Cela s’appelle de l’obstination ou de l’espoir. Peut-être qu’un jour, à force de convoquer des signes de toutes les formes et de toutes les couleurs, une réponse s’imposera comme une évidence à l’instar du savant qui tombe sur une solution au problème au moment où il se s’y attend pas.Qotbi a illustré un nombre important de poètes et d’écrivains. Il a fait de ce regard porté sur la création des autres un partage. Il a changé les mots en signes premiers, ceux qui étaient là avant les syllabes. Cet échange entre deux imaginaires correspond au désir d’être un miroir pour la poésie. Parfois le poème traverse la toile ; les signes et les mots se répondent ou se complètent comme dans le cas d’Aimé Césaire : tu rencontreras l’enfant / c’est du vent qu’il s’agit/ de l’élan du poumon accompagne-le longtemps/ avance en chemin.Le poème –écrit de la main même du poète— a creusé son chemin dans une forêt de traits, peut-être de visages ou de masques. Ce n’est pas un jeu de calligraphie. C’est mieux que cela, car cet empire des signes est une forêt où seul le pouvoir de la poésie s’y aventure. Les masques sont là pour égarer le sens. Autant de regards derrière le voile ou de simples paysages qui émergent de la surface entièrement remplie au point où il n’y a plus d’horizon et que si c’est le ciel c’est qu’il est débordé de poussière d’étoiles ou de pluie sans répit. On peut y déceler des personnages comme on faisait quand on était enfant et qu’on regardait longuement les nuages se marier, se décomposer puis se dissoudre.« Au cœur des âmes » est le titre d’une grande toile où l’humanité est réduite à ses pensées, à ses images où les couleurs se bousculent de peur de laisser passer un peu de blanc, celui du cœur ou de l’âme apaisée. Qotbi nous livre ainsi le fond de son âme qui est inquiète au point d’étouffer ou de s’éparpiller sur un espace où les éléments sont la surpopulation du monde. On cherche derrière les masques des visages, des yeux, une respiration et là on est confronté à une énigme dont la solution serait : l’homme qui court partout pour faire aimer son pays est celui-là même qui nous ouvre les failles de son être en nous dévoilant combien son âme est travaillée par la douleur du monde.


Tahar Ben Jelloun Paris 6 avril 2010