L'Espagne entre le Maroc et l'Algérie

la question du Sahara Par Tahar Ben Jelloun

24.01.2010
 

L’Espagne entre l’Algérie et le Maroc
Par Tahar Ben Jelloun.
Les 7 et 8 janvier l’Espagne et l’Algérie vont enfin ouvrir quelques dossiers difficiles. Cette rencontre entre Zapatero et Bouteflika aurait dû avoir lieu en février 2008. Mais Alger l’a repoussée parce qu’elle n’appréciait pas la position plutôt amicale ou de bon voisinage existant entre l’Espagne et le Maroc. Le Maroc reste dans l’imaginaire des dirigeants algériens comme l’impossible voisin, celui qu’il faut empêcher d’émerger. Concernant le Sahara Occidental Alger voulait que Zapatero retire son soutien au plan d’autonomie que le Maroc avait présenté en 2007et que beaucoup d’Etats avaient trouvé équitable. L’Espagne, ancienne puissance occupante de ce territoire que le Maroc a récupéré en 1975 avec « la Marche verte », n’a jamais reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Elle avait appuyé le principe de l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans le cadre des Nations Unies. Mais Alger exige plus de l’Espagne : une neutralité absolue au mépris des liens historiques avec le Maroc et de sa responsabilité dans ce problème.
Pour aller à l’essentiel, Alger cherche par tous les moyens d’isoler le Maroc. La population sahraouie, le mouvement Polisario qu’elle a créé, les principes et valeurs qu’elle défend ne sont qu’un mauvais nuage plein de poussière noire et de malentendus entre les « deux pays frères » comme ils se faisaient appeler quand l’Algérie combattait pour son indépendance et qu’elle était fortement aidée par le Maroc qui lui servait de bases arrières. Cette fraternité existe en réalité entre les peuples marocain et algérien. A une époque où les frontières étaient ouvertes entre les deux pays, des millions d’Algériens appréciaient venir passer leurs vacances au Maroc. Ce qui énervait au plus haut point les dirigeants algériens qui ne supportaient pas que leurs citoyens se trouvent à l’aise de l’autre côté de leurs frontières.
Entre les deux pays, l’un colonisé, l’autre n’ayant subi qu’un protectorat, La France s’était toujours sentie chez elle sur le territoire algérien. En 1932, la France trouve du fer dans la région marocaine de Tindouf. Elle annexe cette ville et prive ainsi le Maroc d’une richesse naturelle qui lui revenait normalement. Algériens et Marocains, abordèrent cette question lors d’une réunion en 1958 à Tanger entre les militants du FLN et les partis nationalistes marocains ; ils se sont mis d’accord qu’après la libération de l’Algérie, celle-ci rétrocède cette ville au Maroc. A l’époque, il n’y avait pas de méfiance entre les deux pays, d’autant plus que le soutien marocain à la guerre de libération algérienne était totale et sans ambiguïté ni arrière-pensée. Une fois indépendante, l’Algérie refusa de respecter sa promesse. Une guerre de quelques jours en octobre 1963 eut lieu entre les deux armées. Depuis l’animosité n’a cessé de grandir entre l’Algérie des militaires et le Maroc. L’affaire du Sahara viendra comme le prétexte idéal pour que l’Algérie donne une sorte de « légitimité » à son différend profond avec le Maroc.
Lors du sommet islamique à Casablanca en 1974, le Maroc annonce son intention de récupérer le territoire du Sahara qu’occupait l’Espagne. L’Algérie, représentée par son ministre des affaires étrangères de l’époque, Abdelaziz Bouteflika, applaudit cette décision. De retour à Alger, son président, Houari Boumedienne (arrivé au pouvoir par un coup d’Etat contre Ben Bella) le désavoue et affirme que le Sahara appartient au « peuple sahraoui » ; il décide de parrainer et d’aider financièrement et militairement le Polisario créé le 10 mai 1973. Depuis, l’Espagne s’est retirée du Sahara (en mai 1975) qu’elle occupait depuis 1884 ; le 16 octobre 1975, la Cour Internationale de justice de la Haye saisie par le Maroc, reconnaît l’existence de liens d’allégeance entre la population sahraouie et le roi du Maroc avant la colonisation espagnole ; il y a eu la Marche verte (6 novembre 1975) ; une guérilla faisant des milliers de morts de part et d’autres et autant de prisonniers. En 1991, un cessez le feu est signé. Après maints rapports onusiens, le 21 avril 2008, l’envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU, Peter van Walsum, déclare : « un Sahara Occidental indépendant n’est pas une proposition réaliste ».
Chaque fois que le Maroc propose une solution, on est sûr que l’Algérie s’y opposera. Ce scénario simpliste est malheureusement vrai. Ce qui est en jeu dans cette affaire, ce n’est ni l’autodétermination du peuple sahraoui qui vit sous la pression algérienne sous des tentes à Tindouf, ni le respect des principes et valeurs démocratiques, mais le rejet systématique de ce qu’est le Maroc, un voisin encombrant et qui ne peut pas déménager ; il a la chance d’avoir deux ouvertures sur la mer, et il a aussi l’avantage d’être un pays pacifique qui ne cherche pas la bagarre avec ses voisins.
D’ailleurs, le Maroc a ouvert ses frontières avec l’Algérie, n’impose plus de visas aux Algériens, et ne cesse de faire des propositions pour que la région vive dans la coopération, la solidarité et fasse revivre l’Union du Maghreb qui existe sur le papier mais qui est handicapée par cette animosité agressive algérienne. Quatre séries de négociation entre Marocains et Sahraouis ont eu lieu à Manhasset, dans la banlieue de New York sous l’égide des Nations unies. Mais dès qu’on s’approche d’une solution, Alger intervient et crée des obstacles. Ce qui a fait dire au roi Mohamed VI dans un discours le 6 novembre 2009, sans nommer l’Algérie, que celle-ci « contrarie la dynamique de négociation ».
Alger refuse d’ouvrir ses frontières, refuse de coopérer avec le Maroc, et utilise l’arme du pétrole et du gaz pour faire pression sur ses partenaires pour retirer leur soutien au Maroc. C’est ce que Bouteflika a laissé entendre à Zapatero en repoussant la réunion de Madrid qui devait avoir lieu en Février 2008.
Enfin, puisque l’Algérie va discuter avec l’Espagne des problèmes liés à la vente et l’achat du gaz, comme elle abordera le problème de l’immigration, j’aimerais juste faire une remarque : comment se fait-il que ce pays très riche en gaz et pétrole, qui a des réserves monumentales, qui a des potentialités formidables, une jeunesse vive et énergique, soit devenu un pays qu’on quitte au risque de sa vie, un pays d’où on émigre clandestinement vers l’Espagne ou d’autres pays européens ?
Au lieu de constituer une entité solide et fiable sur la base d’une union des pays du Maghreb, au lieu d’utiliser ses moyens financiers gigantesques pour donner du travail à sa jeunesse et apaiser un pays troublé, au lieu d’être un leader de la paix et de la liberté, L’Algérie s’use à créer des problèmes de toutes sortes à son voisin et ancien frère, le Maroc.
Tahar Ben Jelloun