Préface à l'édition en Opus de cinq romans

Les Editions du Seuil publient au mois de mai 2010 un recueil de cinq romans de TBJ Par Tahar Ben Jelloun

07.02.2010
 

Préface

Cet ouvrage est une maison, une demeure pour des histoires qui se déroulent comme un vieux parchemin par une nuit d’été où le lecteur est un voyageur arpentant des contrées étranges ou du moins étrangères. La maison est ce qui réunit, ce qui isole aussi. En entrant dans cet espace, prenez votre temps, mettez-vous à l’aise et ouvrez doucement la première porte. Parfois le soleil est trop présent, la lumière est trop vive, alors habituez-vous à cette chaleur que diffusent les mots, des mots venus d’ailleurs, d’une autre durée.
Des enfants me demandent souvent comment naissent les histoires, comment on en vient à écrire des romans ? Je n’ai pas de réponse toute prête à cette question. Chaque fois me vient à l’esprit une ou plusieurs anecdotes qui ont été à l’origine de tel ou tel roman. Souvent c’est le hasard, le destin des choses qui passent devant notre regard et puis tout dépend si notre souci d’observation est présent ou endormi. Ecrire c’est apprendre à regarder. Ecrire c’est aussi lire. Lire des livres ou des visages, des hommes nus ou habillés, des corps intimidants ou des présences déguisées. Lire la folie des hommes, leur désespoir, leur brutalité, leur humanité. Ecrire c’est être en éveil, voir, écouter, faire le tri, enregistrer, réviser, convoquer les mots entassés dans le grand hangar de la mémoire. Ecrire c’est savoir choisir l’étagère des mots, puisque chaque syllabe est une pierre à déposer sur une autre pierre. Il s’agit de construire quelque chose, parfois à partir de rien ou de presque rien. Mais la vie se dissimule derrière ces apparences qui nous trompent et nous narguent.
Pierre Assouline rapporte dans la biographie qu’il a consacrée à Georges Simenon ce que ce dernier a répondu à son ami Maurice Piron, professeur de lettres à l’université de Liège qui lui demandait « comment naît l’idée d’un roman ? ». Ils étaient dans un café d’un petit village. Simenon dit : « regarde la fille derrière le zinc ; qui c’est ? ». « C’est la fille du patron » répond Maurice Piron. « Oui, mais si elle n’était pas vraiment sa fille ? Un roman c’est comme ça, ça commence par le doute ».
J’aime cette histoire parce qu’elle dit l’essentiel. « Le romancier, aime à dire François Bott, est un cambrioleur du réel ». C’est juste, bien vu. Le doute puis le cambriolage, voilà où viennent se nicher les idées de romans. Et puis il y a cette vieille passion qu’illustra Victor Hugo, celle d’être le témoin de son époque. Balzac disait dans « Petites misères de la vie conjugale » : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ».
Entre le devoir de témoigner et l’obligation d’aller fouiller la vie sociale, un écrivain n’a pas droit au repos, cette rupture entre le temps du travail et le temps du vide. Il travaille tout le temps car sa présence au monde ne se fait pas par intermittence, elle est permanente, elle ne s’absente pas.
J’ai des souvenirs précis du premier jour où j’ai commencé tel ou tel roman. « La Prière de l’Absent » par exemple a commencé par un drame : j’ai perdu les deux premiers chapitres. J’écrivais sur des feuilles que je numérotais. Une main malheureuse les a confondues avec de la paperasse destinée à la poubelle. Cette perte fut pour moi une leçon de vigilance et de discipline. Comment retrouver ce que j’avais mis un bon mois à écrire ? Je tournais en rond. Puis, comme une lumière qui s’allume de manière soudaine, je compris ce qu’il fallait faire : me remettre dans les mêmes conditions physiques et mentales pour écrire. Je partis chez moi à Tanger, dans ma petite chambre donnant sur un figuier, je me suis concentré longuement et puis les mots sont arrivés en bande. Je ne pense pas avoir réécrit les mêmes phrases qu’au début, mais j’acceptais la nouvelle mouture et continuais l’écriture.
Ce roman raconte le voyage de Fès à Tiznit ; trois personnages, étranges et marginaux, emmènent un enfant trouvé dans le cimetière de Fès vers Tiznit, là où est enterré un grand résistant, Cheikh Ma El Aynine. Partis de Fès, ils traversent le pays du nord au sud en s’arrêtant dans les villes et villages. Arrivés à Marrakech, je les abandonne pour accompagner des amis à Essaouira. Durant cinq jours, je n’ai pas réussi à écrire. Une nuit je fais un rêve où mes personnages apparaissent ; ils sont seuls au milieu de la place Jama’a El Fna sous un soleil torride. La femme me prend par le bras et me dit sur un ton menaçant : « Tu n’as pas honte de nous avoir abandonnés dans cette ville où nous sommes accablés par la canicule ? Ou bien tu nous fais partir ailleurs, ou bien nous te quittons et ton roman n’existera plus ! ». Je me suis réveillé bouleversé, les paroles de Yamna encore dans mes oreilles. Je me suis mis tout de suite à écrire. En quittant Marrakech, je ne savais pas où les emmener. J’eus alors l’idée d’inventer des villages qui n’existent pas sur la carte du pays. Je me suis amusé à créer des lieues purement fantaisistes et imaginaires. Lorsque le roman parut, je reçus une lettre d’un groupe de jeunes lecteurs qui avaient aimé ce livre et qui se proposaient de faire le voyage de mes trois personnages. Evidemment, je ne leur ai pas dit qu’à partir de Marrakech tout a été inventé.
L’idée de L’Enfant de Sable vient de loin, de mon enfance. Je me souviens d’une cousine que sa mère obligeait à aplatir ses seins en les couvrant d’un tissu fin. Elle lui disait, tu es le garçon que ton père ne cesse de me réclamer. L’idée de ce camouflage m’avait marqué. J’y pensais de temps en temps d’autant plus que la cousine s’était mariée et eut beaucoup d’enfants. Mais l’idée d’écrire une histoire de détournement d’identité et de sexualité m’est venue en discutant en 1982 avec Kate Millett, une féministe américaine qui avait le vent en poupe. Son discours manichéen m’énerva. Je me suis dit, pour témoigner sur la condition de la femme, ne vaut-il pas mieux passer par un détour ? (cette idée du détour, je l’avais aimée chez Roland Barthes).
La Nuit Sacrée s’imposait à moi durant la tournée que je fis dans les librairies de France. Des lecteurs, des lectrices surtout me réclamaient la suite. L’idée d’imaginer ce qu’allait devenir cette fille qu’un père avait déguisée en garçon, devenait une urgence et aussi un plaisir de créer et d’inventer encore plus.
Les romans réunis dans cet ouvrage trouvent leur unité (même si cela n’est pas nécessaire) dans l’obsession que j’avais de dire la condition de la femme dans mon pays. J’ai trop longtemps vu ma mère, ma sœur, mes tantes et cousines souffrir d’un manque de reconnaissance et de considération dans un ordre quasi naturel, celui de la tradition immuable, injuste et irréformable même s’il y avait une harmonie qui sauvegardait leur beauté, leur bonté, leur espérance. Je tenais à témoigner en racontant des histoires en dehors du réalisme. La vérité naît de la sincérité et de la passion. En écrivant, j’étais sincère et passionné. J’avais à l’esprit deux phrases de René Char. La première « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions » ; l’autre : « La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut ».
La maison reste ouverte. A vous d’y trouver votre lieu, votre envie de poursuivre le voyage et de regarder par la fenêtre. L’homme qu’il soit humble ou puissant, riche ou pauvre, persévère dans son être, avec entêtement, avec férocité. La littérature a parfois pour mission d’illustrer aussi bien cette forme de stupidité que des valeurs fondamentales que l’homme feint d’oublier ou essaie de détourner pour son bien propre. La littérature ne fait, ne doit jamais faire de la morale, ne doit pas porter de jugements, mais elle donne à voir, à percer les murs de l’indifférence, soit pour découvrir plus de bassesse encore soit pour être étonné de tomber sur une vraie et belle humanité. Je viens d’un pays, le Maroc, où tous les jours je fais cette expérience entre colère et beauté, entre violence et générosité.
TBJ.
Tanger 5 février 2010.