Pour Ashraf Fayad

Par Tahar Ben Jelloun

10.12.2015
 

Le 17 novembre un tribunal séoudien a condamné à mort Ashraf Fayad, un poète palestinien qui vit en Arabie Séoudite. Il a 37 ans. La mort pour apostasie. Sa poésie ne serait pas du goût de la charia wahhabite. Il est vrai que dans ce pays il n’est pas bon d’être un artiste, un créateur, encore moins un poète, car la poésie ne peut que déranger, susciter le doute voire la rébellion.

Je ne connaissais pas Ashraf Fayad. Je ne l’ai jamais lu. Mais cette sentence nous renseigne sur sa poésie, sur sa force, sur sa violence. Il est condamné parce qu’il « répandrait l’athéisme » et parce que ce qu’il écrit est blasphématoire. Il avait déjà été condamné à 4 ans de prison et à 800 coups de fouet.  

Il se défend et affirme que cette accusation n’est pas fondée : « Je n’ai rien fait pour mériter la mort. Ils m’accusent d’athéisme et de répandre des idées destructrices de la société ».

Les poètes sont des insurgés, porteurs de feu, compagnons de la vérité et de l’évidence. Ils sont la lumière qui éteint les ténèbres et donne les mots aux choses qui meurent de ne pas être dites. Ils sont fragiles et forts à la fois. Ils ne possèdent que leur souffle et leur âme qui résistent. On peut les frapper, les fouetter, les jeter au fond d’un puits, les enterrer vivants, leur voix continue de s’élever et réveille le monde.

Les tribunaux les détestent. Les Etats les craignent. L’ordre les poursuit et les persécute. Les religions s’en méfient et les dénoncent. Mais ce sont les poètes qui donnent à la terre son sel, son grain de folie, sa musique et ses songes. La poésie ne peut être que fulgurance, clarté, doute et « intranquillité ». Elle a un pacte avec l’éternité. On se souvient des poètes, jamais de leurs juges. Al Hallj, grand poète mystique a été exécuté en 910 à Bagdad pour son amour excessif pour Dieu. Mais sa poésie est encore sur les lèvres de toutes les générations.

La poésie ne rendra pas les armes, les mots et les images qu’elle invente. On ne peut la fusiller. Comme la liberté, comme les valeurs qui fondent une civilisation, on ne peut les éradiquer en tranchant la tête d’un homme parce que sa parole ne plaît pas aux puissants qui sont au fond des pauvres types sans conscience, sans humanité.

Si Ashraf Fayad est exécuté, si l’Arabie Séoudite applique cette sentence malgré les protestations dans le monde, ce sera un crime contre l’humanité. Cet Etat devra un jour ou l’autre répondre devant la justice internationale de ce crime.