« P’tit Taxi »

02.10.2015
 

J’aime les « Petits Taxis ». Ils s’arrêtent dès qu’on leur fait signe, ils ne sont pas chers et sont accommodants. C’est le transport en commun le plus prisé des Marocains. Les bus, c’est autre chose. Moi, je préfère les taxis petits même s’ils ne sont pas toujours propres et qu’ils ne sont plus en état de passer le contrôle technique. Ils sont hors d’âge et leurs pneus sont aussi lisses que la calvitie du chauffeur. Justement le pauvre chauffeur roule et ne pose pas de questions. C’est un forçat de la conduite dans les embouteillages. Il râle rarement et prend son sort en patience. Il occupe une place exceptionnelle pour observer la société, pas toute mais celle qui n’a pas encore les moyens de s’acheter un véhicule.

L’autre jour l’un d’eux a voulu parler avec moi littérature. Il m’a demandé « comment ça te vient, toutes ces histoires que tu racontes, où tu les trouves ? » J’avais envie de lui répondre « dans ton taxi », mais il aurait pensé que je me moquais de lui. Puis il a ajouté : « j’entends pas mal de chose dans ce taxi, si je savais écrire, je raconterais des histoires ! ».

Ce qui m’intéressait surtout était de savoir ce que rapporte un tel travail. J’apprends que le véhicule n’est pas à lui, il le loue à quelqu’un qui a reçu un agrément. Il me dit : « lui, il passe son temps au café, à la fin de la semaine, je passe le voir et je lui donne les deux tiers de ma recette ; il me reste l’autre tiers dont il faut enlever le prix du gazoil, donc finalement, pas grand chose ! Je connais un patron qui a 300 taxis, lui, il gagne mieux qu’un ministre, calcule combien de millions il encaisse chaque jour ; mais ce type, son argent n’a pas été acquis normalement, enfin tu me comprends». Je lui fis remarquer que l’état de sa voiture est très mauvais. Il me dit « le patron ne veut rien savoir ; s’il y  a une réparation, c’est moi qui la fais ou je paye un garagiste, lui, il est dans son café à M’diq, moi je suis là et je travaille. » 

 P’tit Taxi, p’tit revenu et grosse fatigue. Il rêve d’avoir une nouvelle voiture, une Mercedes. Il espère être un jour son propre patron. Mais personne ne se soucie de sa situation. Il fait partie de ces prolétaires de l’ombre qu’on ne regarde pas, à qui on parle à peine et personne ne s’imagine les services que ce petit véhicule rend aux uns et aux autres. Il me dit que de plus en plus de jeunes, surtout des filles, prennent le taxi : « C’est plus sûr, une jeune fille qui marche toute seule est harcelée par des voyous, ou par des barbus qui font des remarques sur sa tenue. Une fois dans mon taxi, elles se détendent et sont rassurées ».

Ce que ce chauffeur refuse d’admettre c’est le fait que son patron possèderait plusieurs « gréements », il me dit « qu’a-t-il fait pour les avoir ? Tout de même un tiers pour moi, deux tiers pour lui, c’est injuste, mais qui va m’écouter ? En plus nous ne sommes pas organisés entre nous. L’été je travaille bien, mais l’hiver, il y a moins de clients. C’est ainsi, je ne me plains pas, mais s’il y avait un peu de justice, ce serait pas mal… ». Il se tourne vers moi et me dit « dis aux hommes politiques de parler moins et d’agir plus, leurs poches sont pleines, faut penser à ceux qui n’ont rien ».

La prochaine fois que vous montez dans un de ces petits taxis, ayez une pensée pour ces hommes pauvres et qui n’ont aucune chance de s’enrichir ne serait-ce qu’un peu un jour. La démocratie c’est aussi un minimum de justice. Mais là, la cause des « Petits Taxis » ne rapporte rien aux politiques. Alors, ils roulent et se contentent de peu dans l’indifférence générale.