« 2084 » (Gallimard) Un grand roman de Boualem Sensal.

02.10.2015
 

« L’écrivain est témoin de son temps » aurait dit Hugo,  quant à Balzac, il conseillait aux romanciers de « fouiller leur société » pour la raconter. Pour un écrivain maghrébin d’aujourd’hui, il ne peut pas échapper à ces deux directives. Témoigner et fouiller. Boualem Sensal est un grand écrivain. Depuis son premier roman « Le serments des barbares » paru en 1999 jusqu’à ce dernier roman « 2084 » en passant par deux essais, autres façons de dire sa société d’aujourd’hui, « Poste restante : Alger », 2006 et « Gouverner au nom d’Allah » (2013), il n’a cessé d’arpenter les espaces où le pays se livre et se délivre. Son obsession est l’Algérie où il réside et sur laquelle il écrit depuis toujours.

Comme les écrivains d’Amérique Latine des années 60, les Maghrébins sont invités à « couvrir » les misères et dégradations de leurs sociétés. Plus que jamais, ils doivent faire œuvre utile, prendre des risques et dire haut, écrire avec force, ce que les pouvoirs et les peuples taisent ou murmurent en acceptant l’intolérable. Là, Boualem Sensal s’est inspiré du livre d’Orwell « 1984 » pour nous raconter un pays imaginaire un siècle plus tard. Ce pays est un mixte de l’Iran, du Pakistan, de l’Afghanistan et de bien d’autres contrées prises entre les tenailles du fanatisme le plus meurtrier, le  plus organisé et le plus terrible car il est quasiment impossible à éradiquer puisqu’il se base sur la religion.

Sensal prévient le lecteur dès la première page : « La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité ».

Le ton est donné. Il dit plus loin que cette histoire est inventée puisque le récit se déroule dans un futur lointain. Il rappelle que le monde de Big Brother imaginé par Orwell n’existait pas en son temps. Il ne veut pas effrayer le lecteur. Mais il suffit de regarder la télé ou les pages sur le net pour voir l’horreur en marche, pire que dans son roman. Têtes coupées et exhibées comme trophées, petites filles vendues pour devenir des esclaves sexuelles, statues et musées attaqués et détruits, bref, le règne de la barbarie actuelle est plus vrai et plus effrayant que le récit magistral du romancier.

A la limite on pourrait demander à Sensal pourquoi avoir donné des pseudos à des personnages de notre histoire ? En fait, tout en imaginant un monde de fiction pure, on reconnaît le passé lointain, celui de l’apparition de la religion (toutes les religions), de ses contradicteurs et de ses fidèles. Mais au-delà de la religion, c’est tout un système de domination (un peu à la soviétique du temps de Staline, grand assassin de son peuple), un pouvoir où tout est structuré, hiérarchisé telle une machine à broyer les humains. C’est un empire de 60 provinces où il est interdit de douter, où « l’arrogant » (celui qui pense) est puni sévèrement, où il faut se soumettre et se résigner.

C’est certes l’univers cauchemardesque d’Orwell, revu par Kafka parlant l’abilang, une langue sacrée où « les mots passent par le module de la religion », où la guerre sainte est permanente avec le slogan « allons mourir pour vivre heureux », où aucune révolte n’est possible, où n’existe aucune issue, aucune porte vers la liberté et l’humain. Dans cet Abistan, il y a l’Appareil, autrement dit le Système qui contrôle absolument tout. Il y a la Juste Fraternité, le Samo (Santé morale), le Liva (Livre de la Valeur), et en dessous, il y a Balis, le chitan, le satan. C’est le règne des loups. Ati, le personnage, le témoin, qui vient de sortir d’un sanatorium, apprend à respirer, à hurler avec les loups, car, lui conseille Kao, un autre personnage qui a choisi de vivre dans l’inquiétude, « bêler est la dernière chose à faire ». Et puis il y a la figure du Pourfendeur, personnage clé dans les procès en sorcellerie, connu sous le nom de « Père Malheur ou Frère Malheur. 

Qodsabad est une ville, probablement aussi géométrique et inquiétante que Métropolis de Fritz Lang, sur laquelle règne un ordre immuable. Ati et Kao vont traverser cette cité à la recherche d’un ami Nas, et découvrir l’ampleur du désastre, « un désastre définitif et universel ».  Quant à la Cité de Dieu, elle est labyrinthique et chaotique. On apprend finalement que ce pays imaginaire, L’Abistan, c’est la planète.

Le voyage d’Ati se termine sur la confirmation d’un constat : l’ignorance domine le monde, et comme écrit Sensal « elle est arrivée au stade où elle sait tout, peut tout, veut tout ».

Livre ambitieux, complexe, touffu, impressionnant, ce roman est à lire lentement, à dose homéopathique, car l’imagination débordante est parfois étouffante. C’est un grand livre, celui qui résume de manière magistrale l’horreur qui s’approche des cœurs et des volontés. Fiction ? Oui. Absolument. Mais que de fois la réalité dépasse la fiction !