Coup de gueule - L’enfer bureaucratique

Par Tahar Ben Jelloun

10.07.2015
 

Je propose que dorénavant on laisse Frantz Kafka reposer en paix dans sa tombe à Prague. Quand on est dans le tumulte vicieux et absurde de l’administration, on ne dira plus c’est kafkaïen, mais c’est du B.M. pour bureaucratie marocaine. Nous sommes en train de battre tous les records de la complication à dessein et de cruauté mentale qu’on fait subir aux citoyens. Qu’ils soient lettrés ou analphabètes, le traitement est le même. Je me demande qui c’est le type qui s’est réveillé un jour avec une idée fixe : comment maltraiter en toute légalité l’administré marocain ? Comment lui pourrir la vie en lui réclamant un nombre important de papiers et de signatures qu’il devra légaliser dans des bureaux qui puent la naphtaline, la sueur, l’humidité et la mauvaise volonté ? Quel est ce type qui se venge tous les matins de millions de Marocains qui se présentent dans des bureaux pour régler des problèmes qui souvent ne trouvent pas de solution.

Ici, on ne règle pas les problèmes, on les invente, on les grossit, on les habille de lois, décrets, notes ministérielles, bafouilles d’un haut fonctionnaire qui risque à tout moment de tomber de son échelle où il domine la populace qui fait la queue depuis l’aube et qui doit attendre qu’il ait pris son café, fumé ces cigarettes et appelé de son portable ses enfants, sa femme et peut-être sa maîtresse ou son meilleur ami pour lui raconter sa soirée et sa nuit.

J’ai découvert la technique imparable pour vous signifier qu’il faut mettre la main à la poche. Evidemment personne n’est corrompu. Tout le monde est intègre. Mais les méthodes de communication ont changé, elles ont été peaufinées : la mauvaise volonté, doublée d’une mauvaise humeur étudiée plus une mauvaise haleine à peine dissimulée, enveloppée dans un excès de zèle qui prétend respecter à la lettre les textes, tout cela doit aboutir à ce que le citoyen soit dégoûté, découragé, mis en face d’une montagne de problèmes à escalader pieds et mains nus, pour qu’il comprenne qu’il existe un chemin parallèle magique ; il suffit de l’emprunter et vous voilà à surfer sur les cimes des vagues laissant derrière vous toutes les complications créées de toutes pièces. Ce chemin, vous n’êtes pas obligé de le prendre vous même, vous déléguez, il y a toujours quelqu’un qui se propose de vous faciliter les choses moyennant quelques billets et autres faveurs si le haut ou petit fonctionnaire dont dépend votre sort aime les femmes ou les hommes, préfère des dirhams ou des Euros, une montre de luxe ou un manteau en pur cachemire, un chameau empaillé ou une gazelle qui viendrait rendre ses soirées moins tristes.

Mais si vous êtes, comme moi, un militant acharné contre la corruption sous toutes ses formes, si vous décidez de faire la queue, de suivre toutes les étapes indiquées, alors il faut vous munir de quelques kilos de patience à défaut d’une fonction de dissuasion, ou d’une voix qui fait craindre le pire. Sinon, vous connaîtrez la B.M dans toute sa splendeur,  sa grasse, son inutilité, son surréalisme non créatif, sa stupidité et sa misère.

J’ai été traité d’analphabète par un de ces fonctionnaire qui me dit en hurlant : « tu ne sais pas lire ? Le bureau des légalisations est au premier étage, allez de l’air ! ». Il me dit ça après une heure d’attente parce que c’est le ramadan et monsieur s’est permis une petite demi heure de retard pour ouvrir son bureau. Je dois refaire la queue et là je tends l’oreille et j’entends le soupirs et les plaintes des citoyens qui n’en peuvent plus d’être traités de la sorte.

Tout cela veut dire que le citoyen marocain n’a personne pour le défendre. On peut le maltraiter sans rien risquer. Les députés ! Ah, nos chers députés ! De quoi ils parlent ? Je préfère ne pas aborder ce sujet. Je risque de faire mal à la peau de moins en moins épaisse de la démocratie.

Sur le plan des principes et formules, nous sommes champions. Mais il est temps de passer un immense aspirateur dans les rouages administratifs, en finir avec ces légalisations qui ne servent à rien, surtout que l’informatique est là. Cesser d’accumuler de la paperasse qui finit dans un hangar rongée par les rats. Décider de faire confiance au citoyen et de le traiter en adulte, prendre exemple sur une grande démocratie comme la britannique ou la danoise, et faire le pari de la simplification, de la réduction des documents à produire et de faire du civisme un moyen de réconcilier l’administré avec l’administration. Autrement dit, respecter le droit du citoyen et le défendre face à l’enfer bureaucratique qui encourage et suscite le recours à la corruption.