Je ne lirai plus les manuscrits de mes amis.

Par Tahar Ben Jelloun.

22.05.2015
 

Cela est assez fréquent. Un ami se lance dans l’écriture et vous donne un jour à lire son texte. S’il est bon, c’est une joie ; s’il ne l’est pas, c’est le début des ennuis et la menace de voir l’amitié en prendre un coup voire s’eclipser.

Ernest Hemingway aurait dit à un jeune écrivain qui lui demandait de lire son manuscrit : « Non, je ne vais pas le lire, car s’il est bon je serai jaloux, s’il est mauvais je serai en colère, alors vaut mieux me laisser tranquille ». C’est Woody Allen qui rapporte cette anecdote dans « Midnight in Paris ».

C’est toujours délicat de devoir dire son avis à un ami qui vous soumet son texte et attend, non pas votre jugement, mais votre dithyrambe. C’est pour cela qu’on espère que nos amis qui écrivent aient du talent. Mais hélas ce n’est pas toujours le cas. Heureusement ils ont d’autres qualités. Comment leur dire les choses sans les froisser, sans les blesser puisque « l’amitié est un art qui réclame un contrôle continue » (Jean Cocteau) ? Comment critiquer leur écrit tout en respectant leur susceptibilité, leur amour propre ? C’est tout simplement compliqué.

Je pensais qu’en amitié, la franchise devait être la règle. Mais non ! Dire ce qu’on pense d’un texte sur lequel l’ami a passé des semaines et des mois en y mettant toute son âme et ses trippes, est très difficile. Sans être un critique professionnel, on choisit les mots afin que le message passe sans faire de dégâts. On comprend très vite que cette attitude est irrecevable voire inamicale. Reste l’option du silence. Pour certains c’est la pire des attitudes, car c’est interprété comme de l’indifférence. Alors devrait-on rejoindre La Rochefoucauld qui considère l’amitié comme « un ménagement réciproque d’intérêts, un échange de bons offices » ? C’est ce qui est le plus fréquent.

Certains sont prêts à entendre des critiques dans le sens que cela leur rendrait service afin d’améliorer leur texte, d’autres pas du tout ; alors pourquoi donnent-ils leur livre à lire ?

Faire semblant, cultiver une douce hypocrisie, être complaisant, voilà ce dont je suis incapable. J’ai eu la faiblesse de croire qu’en amitié, on peut et on doit tout se dire parce que l’exigence est la base de ce sentiment et le fondement de ses valeurs.

L’écriture est un acte solitaire qui devient central. Ne pas adhérer au résultat pour des raisons diverses, autrement dit ne pas aimer un texte crée un malaise dans la relation parce que souvent le texte et l’écrivain se confondent et ne pas aimer l’un c’est ne pas aimer l’autre. Alors pour ne pas perdre une amitié, on se doit une certaine souplesse, un savoir faire qui ne blesse personne. Mais cet arrangement est-ce encore de l’amitié ?

Jean Genet m’a appris une chose fondamentale : ne pas « coller » à ce qu’on écrit, ne pas se mettre en avant au point de prendre la place du texte. Je le remercie souvent parce qu’il m’a sauvé de cette espèce de susceptibilité encombrée de narcissisme et d’égocentrisme. J’ai écrit à l’époque une sorte de petit manifeste avec pour titre « J’écris pour ne plus avoir de visage ». Je connais mes défauts, mes manques, mais je ne me fâcherai jamais avec un ami qui n’aura pas aimé un de mes livres surtout s’il est encore à l’état de manuscrit, donc perfectible.  L’amitié c’est d’être dans la franchise, dans l’échange sincère, dans la vérité et non dans le semblant et le paraître. Alors comme Hemingway, je ne lirai plus les manuscrits de mes amis. Je lirai leurs livres une fois publiés et je ne parlerai que si je les aurai aimés. C’est de la prudence.