Le livre dont tout le monde parle (sans l’avoir lu en entier)

Par Tahar Ben Jelloun.

22.05.2015
 

Je viens de lire « Qui est Charlie ? ; sociologie d’une crise religieuse » (Seuil) du démographe Emmanuel Todd. Un pavé dans la mare médiatique et politique. Indignation, scandale, hurlement. Todd qui étudie la France depuis des décennies en scientifique a osé sortir du consensus en qualifiant la grande manifestation du 11 janvier « d’imposture et d’hystérie ». Sans même avoir lu tout le livre, le premier ministre Manuel Valls a réagi violemment aux propos du démographe le traitant à son tour « d’imposteur ».

De quoi s’agit-il ? Avant de répondre à cette question, un constat : il est de plus en plus difficile de débattre en France. La parole est libre mais la compréhension est rare. On interroge et on juge. Les débats sont très encadrés. Il est des sujets qu’on ne peut pas aborder sous peine d’être exclu de la scène médiatique. Difficile d’oser une pensée originale, peut-être provocatrice, sans doute nouvelle. Critiquer par exemple la politique coloniale de l’Etat d’Israël est souvent assimilé à de l’antisémitisme. D’ailleurs Valls l’a dit clairement : « être antisioniste, c’est être antisémite ». C’est un exemple parmi tant d’autres. Du coup, on ne débat pas vraiment ; on porte des jugements et on stigmatise.

Emmanuel Todd remet en question l’immense sursaut national après les attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper marché casher de Vincennes. Il décortique la composition des manifestants et remarque que ce rassemblement historique ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Pour certains, ils sont descendus dans la rue pour dénoncer l’horreur de ces crimes, pour d’autres ils se sont retrouvés pour dire leur opposition à l’islam et non à l’islamisme terroriste. Il y avait de tout dans cette masse énorme évaluée à presque 4 millions de personnes.

Il a déclaré au Nouvel Obs ceci : « Ce que je ne peux pas accepter, c’est l’idée qui est en train de s’installer en France selon laquelle l’islam, par nature, serait particulièrement dangereux pour les juifs. Il n’existe qu’un continent où les juifs aient été massacrés en masse : l’Europe. Qu’on laisse tranquilles les musulmans de France. Qu’on ne leur fasse pas le coup qu’on a fait aux juifs dans les années 30 en les mettant tous dans le même sac… »

Voici ce qu’il écrit dans son livre page 15 : « blasphémer de manière répétitive, systématique, sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être, quoi qu’en disent les tribunaux, qualifié d’incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale ».

Emmanuel Todd rappelle que les crimes de janvier ont été précédés par la publication de livres haineux contre les musulmans et les immigrés en général. Il s’en prend à Eric Zemmour qui avait parlé dans une interview au Corriere della sera de « déportation » à propos des musulmans. Il cite aussi le dernier livre de Michel Houellebecq, sorti le jour même de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo. Tout cela n’a pas été d’une grande humanité. Il écrit page 135 : « Les chefs d’Etat qui défilèrent en tête de la manifestation mettaient en scène l’Europe des inégalités. »

Au-delà de l’introduction, qui a été rédigée dans un esprit provocateur, Todd analyse la population française dans son évolution, avec ses problèmes, ses faiblesses et ses coutumes. Un chapitre intéressant est consacré aux mariages mixtes. De plus en plus de personnes issues de l’immigration choisissent leur conjoint appartenant à une autre origine qu’elles. C’est le signe d’un antiracisme évident, ce qui implique aussi une égalité de droit entre l’homme et la femme.

Il rappelle en conclusion que « le droit au blasphème est absolu », mais ceux qui sont choqués ont « le droit de le dire sans être accusés, ni d’apologie du terrorisme,  ni de ne pas être de bons Français. L’Etat doit protéger leur liberté d’expression ». Il ajoute page 236 « Nous devons accorder à l’islam ce qui a été accordé au catholicisme à l’époque de la laïcité triomphante ».

Il constate que la France traverse une crise grave : les scores de plus en plus inquiétant du Front national, l’antisémitisme des banlieues, la haine et la peur des musulmans, l’individualisme béat annoncent une ère de confrontation. C’est pour cela conclut-il que « la France aurait besoin d’une nouvelle fête de la Fédération, où se retrouveraient toutes les composantes de la nation. »

Mais la France n’en prend pas le chemin. On voit que les communautés se ferment sur elles-mêmes, que la méfiance est de mise.

A cause de quelques affirmations provocatrices au début du livre, la presse n’a pas pris la peine de parler du fond de l’ouvrage qui est une analyse sérieuse et approfondie de la société française qui refuse de se remettre en question.