Pourquoi la barbarie se propage si facilement ?

Par Tahar Ben Jelloun.

24.03.2015
 

La Tunisie est connue pour son jasmin, pour ses terrasses face à la mer, par son hospitalité et sa volonté d’être au Maghreb l’élément féminin si on considère comme le dit le proverbe que l’Algérie est un lion et le Maroc un homme ou l’inverse.  Longtemps  la Tunisie a été un havre de paix et de douceur où il fait bon vivre. Habib Bourguiba, son premier président lui a donné les clés de la modernité : libérer la femme en lui donnant ses droits, oser une brèche vers la laïcité en ne rendant pas le jeûne du Ramadan obligatoire. Il disait,(je cite de mémoire ) « quand on est en guerre on ne jeûne pas ; la Tunisie est en guerre contre le sous-développement, alors prenez des forces pour bien travailler ».  C’était en mars 1964 ; il but un verre de jus d’orange en direct à la télé. C’était révolutionnaire. L’ensemble du monde musulman le condamna.

Les touristes ont souvent apprécié ce pays méditerranéen et paisible jusqu’à l’attentat en 2002 contre la synagogue de Djerba, ville connue pour son site touristique et sa bonne cuisine. C’était l’époque où le pays était tenu par une main de fer, celle de Ben Ali et de sa police omniprésente. Malgré cela, il y avait eu 14 Allemands, 2 Français et 5 Tunisiens morts dans cette attaque qui se voulait à l’époque un avertissement aux touristes pour qu’ils ne viennent plus dans ce pays.

Le pays fut sous le choc. Il ne comprenait pas pourquoi on cherchait à le ruiner, car sans le tourisme, la Tunisie se trouve dans une situation économique grave.

Puis il y a eu l’étincelle qui a fait démarrer ce qu’on a appelé «le Printemps arabe ». Justement seule la Tunisie semble avoir gagné cette révolution qui s’est transformée ailleurs en barbarie et ordre militaire. L’attentat de mercredi 18 mars est une attaque claire contre le progrès que la Tunisie est en train de faire sur le chemin de la démocratie et même d’une certaine laïcité ou du moins d’un rejet de l’islamisme qui veut un retour aux temps de la révélation de l’islam, ce qui est un anachronisme évident.

La Tunisie est un petit pays, ouvert sur la Méditerranée, ouvert sur l’Europe, un pays où des métissages ont réussi, où la condition de la femme est la mieux protégée du tout le monde arabe et musulman.

C’est aussi le pays qui a donné à la littérature arabe du XXè s son meilleur poète : Abu Kacem Chebbi (1909-1934), celui qui a écrit le poème célèbre, devenu l’hymne de plusieurs mouvements révolutionnaires, « Aux tyrans du monde ». Il décrit ce tyran, (président ou assassin) ainsi : « O tyran oppresseur / Ami de la nuit, ennemi de la vie /Tu t’es moqué d’un peuple faible / alors que ta main est maculée de sang / Tu abîmes la magie de l’univers / et tu sèmes les épines du malheur dans ses éminences… »

Beaucoup d’épines du malheur et de la sauvagerie ont été semées en Tunisie ces dernières années surtout depuis que ce pays a réussi à se mettre d’accord pour une constitution exceptionnelle, unique dans le monde arabe et musulman, puisqu’elle garantit « la liberté de conscience » et l’égalité de droit entre l’homme et la femme.

Avant l’attaque du Musée Bardo le mercredi 18 mars, la Tunisie savait qu’elle était menacée, que des groupes financés et armés par des ennemis de la liberté et de la démocratie qui cherchaient à la punir. Il y a eu des attaques contre des expositions de peintures, il y a eu des assassinats de personnalités politiques démocrates comme Chokri Belaïd le 5 février 2013 et le député Mohamed Brahmi le 25 juillet de la même année. Auparavant il y a eu l’attaque de l’ambassade d’Amérique par des Salafistes (4 morts) et on a découvert à l’époque que la police était inorganisée, mal préparée à ce genre de guérilla. C’est ce qui s’est passé au Musée Bardo. Tout le monde se demande comment deux individus armés de Kalachnikovs ont réussi à pénétrer dans le musée et tirer sur la foule des visiteurs, d’autant plus que le musée se trouve pas loin de l’Assemblée nationale.

Il y a certes ce qu’un ministre a appelé « un chaos sécuritaire ». La police aurait besoin d’être mieux prise en main, surtout que les tueurs se réclamant du « Calife » auto proclamé Al Baghdadi, ne s’arrêteront pas là. Le projet de ce « Calife » est de régner partout et de déstabiliser tous les pays musulmans qui ne lui font pas allégeance. Le chef d’un « Etat islamique » illégitime, non reconnu par aucune instance légale, poursuit son rêve et son projet. Les armées des nombreux pays qui le combattent n’arrivent à rien. Il faut dire que la situation chaotique de la Libye l’arrange beaucoup. C’est dans ce pays qui n’est pas un Etat mais un assemblage de tribus qui se font la guerre, que les deux tueurs du Bardo ont été entraînés.

Ils se sont nommés « Phalanges Okba Ibn Nafaa » qui était un général à la tête des armées musulmanes envoyé par le Calife oumayyade de Damas Mouawiya pour répandre l’islam juste après la mort de Mahomet. On retrouve dans ce genre de référence la logique de Daech qui est de ramener l’islam d’aujourd’hui à l’islam au moment de sa naissance, à l’époque où le prophète devait faire la guerre pour se défendre contre les armées des polythéistes et des non croyants.

Quoiqu’il en soit, l’armée d’Al Baghdadi jouit de moyens et de soutiens qui échappent aux grandes puissances qui prétendent combattre le terrorisme international. Ne faudrait-il pas commencer par enquêter sur l’origine des fonds, des  armements, des filières qui recrutent partout dans le monde ? L’Occident est aussi menacé que les pays musulmans qui refusent le discours et les actes de cette barbarie.

A présent on sait que des cellules terroristes se sont installées dans le Sinaï, d’autres se sont rapprochées du Hamas à Gaza, que des éléments anciens officiers de Saddam ou de Kadhafi se sont ralliés à Al Baghdadi et se battent pour un nouvel ordre qui vise l’anéantissement non seulement des pays musulmans modérés et qui vont dans le sens de la modernité comme le Maghreb, mais qui cherchent à détruire la civilisation arabe et islamique en s’attaquant aux œuvres d’art, au patrimoine universel de l’humanité.

C’est tout le monde civilisé qui est concerné aujourd‘hui par cette tragédie. Contre cet ennemi invisible, impuni, la mobilisation devrait aller au-delà de ce que les pays engagés contre Daech font en ce moment.