Fable

Par Tahar Ben Jelloun.

24.03.2015
 

Il était une fois une maison en bois au fond d’une forêt où des coupeurs de route faisaient la loi. L’un d’eux, probablement leur chef, s’était illustré à une époque récente dans la manipulation des outils tranchants et dans le courant électrique qu’il transmettait non sans plaisir à des combattants pour l’indépendance de leur pays. Cette maison était entourée de fils barbelés au cas où quelques sangliers ou autres bêtes sauvages viendraient y trouver refuge. Non pas parce qu’ils seraient menacés et poursuivis mais plutôt parce qu’ils auraient senti un cousinage avec les occupants des lieux.

A l’époque peu de gens croyaient au discours de ce gang. Leur chef pérorait et les médias s’en réjouissaient parce que le bonhomme savait parler et surtout avait le talent de susciter la curiosité d’un grand nombre d’auditeurs et de téléspectateurs. Certains le trouvaient inquiétant et prenaient au sérieux ce qu’il disait. D’autres s’en moquaient.

Petit à petit la maison grandit. Un étage de plus, une cour de plus, deux ou trois caves de plus. Dans une chambre du grenier, le chef passait son temps à fabriquer des jeux de mots qui alliaient ses idées politiques et son racisme. Il aimait faire rimer des noms et des lieux de mort comme il réussissait à détourner la loi pour insinuer sa haine des juifs. Ainsi il disait ne pas aimer la peinture de Chagall ni la politique de Simone Veil. Quant aux Arabes, il n’en parlait pas ; il se contentait de visiter de temps en temps ses souvenirs avec eux. Il n’avait aucun regret. Son mépris n’avait d’égale que sa colère de les voir de plus en plus nombreux dans les usines et chantiers du pays.  Un jour quelques uns de ses hommes jetèrent à la Seine un passant, un Maghrébin. D’autres défenestrèrent un Algérien d’un train au milieu de la nuit entre Bordeaux et Vintimile. Evidemment, le chef n’y était pour rien. Pas besoin de s’excuser ou d’avoir quelque remords. Ce n’était pas le genre de la maison.

La maison au fond de la forêt s’est déplacée, elle a acquis le statut d’avoir pignon sur rue. Les fondations n’ont pas changé cependant : la haine et le mensonge, le racisme et la peur, l’exploitation des inquiétudes et des ignorances. Le programme tenait en peu de pages tant il était pauvre mais enrobé de logorrhée que certaines oreilles aimaient entendre parce que le malheur leur avait rendu visite. Le chef avait le sens des formules et des équations ; ainsi il suffisait de renvoyer les immigrés chez eux pour mettre fin au chômage. Ou bien retirer la nationalité à leurs enfants nés sur le sol de France à la moindre incartade. On a beau expliquer aux gens que si, par l’effet d’une baguette magique, tous les immigrés prendraient le chemin du retour à leurs pays, l’économie de la France non seulement s’écroulerait mais le pays tout entier s’arrêterait avant de tomber en ruine. Interdit de penser et d’imaginer.

Après les immigrés, le chef s’est attaqué aux nouveaux immigrés qui n’étaient pas des immigrés mais des Français nés de parents immigrés. Pour lui, Mohamed, né en France ou pas, ne peut être qu’un immigré.

La grande maison est devenu le siège d’un parti. Racisme et ignorance mamelles de ses obsessions. Il se répand, s’organise, fait attention au langage et prend une douche parce qu’il se prépare à prendre le pouvoir. Ceux qui le rejoignent ne sont pas tous des paumés ou des racistes, mais ils trouvent dans ses discours une tonalité qui les rassure d’autant plus que certains parmi eux sont passés par le parti communiste.

Fini le temps de la maison de malfrats du fond de la forêt sauvage. Est arrivé le temps des habits neufs et des dérapages très contrôlés. Les portes et fenêtres sont largement ouvertes. Les gens affluent de partout. Le parti ne sent plus l’odeur du sanglier blessé. Il fait son entrée sur la scène politique avec fracas et arrogance. Les autres, la gauche et la droite républicaine sont dépassés. Ils ne croyaient pas leurs yeux. Depuis le 22 avril 2002, les choses sont devenues sérieuses. Fini le temps de la fable. Au lieu de se battre avec toutes ses forces, le candidat socialiste malheureux décide de quitter la politique. Erreur, mélange des genres, irruption des émotions et des regrets. Or en politique le combat ne fait pas de quartier. On ne pleure pas dans un coin, on retrousse les manches et on mobilise le peuple.

Depuis, les choses ont bien changé. Les sondages sont scandaleusement alarmants. La perspective de voir la Cheffe arrivée en tête de la prochaine élection présidentielle est crédible. Une question cependant : qu’est ce qui fait que de plus en plus de Français votent pour ce parti ? Ils ne sont pas sans savoir que son programme économique est un désastre annoncé, que la sortie de l’Euro puis de l’Europe serait une catastrophe aux conséquences incalculables. Et pourtant ils rejoignent ce clan qui ruinerait définitivement la France.

Le vide. Voilà la réponse. Vide creusé par les partis politiques traditionnels qui passent leur temps à soigner leur destin personnel. Vide dû à une culture en perte de vitesse parce qu’elle s’éloigne de la terre et se focalise sur le nombril. Une culture qui ne se bat pas, qui laisse faire et ne réagit que rarement. Vide aggravé par la situation de l’éducation et de ses malaises. Vide montré du doigt par l’état désespérant des banlieues et ghettos d’où sortent des Merrah, Kouachi et autre Coulibaly. Vide provoqué par le repli, par la moisissure d’une société qui n’a plus grande confiance en elle-même. Vide qui vient du fait qu’aucun droit de réponse n’est opposé de manière systématique au discours trompeur et démagogue de ce parti. On laisse dire, on laisse faire. On banalise les choses les plus malsaines. Vide enfin fabriqué par des fantasmes égarés dans des territoires toxiques.

 La Maison au fond de la forêt est devenu une partie du territoire du pays. Même si de temps en temps elle est souillée par le racisme, elle rectifie le tir et se porte plutôt bien.

La fable a pris place dans la chair de la réalité la plus crue.