Pas de vœux.

Par Tahar Ben Jelloun.

12.01.2015
 

Cela fait longtemps que j’ai cessé d’adresser mes vœux à mes amis à l’occasion de la

nouvelle année. Ce n’est pas un manque de civilité, c’est un excès de prudence. Eviter

les conventions, les rituels, les faire part, toutes ces formalités qui jurent avec la vie et la

vérité des sentiments.

A ceux que j’aime, je n’attends pas une telle occasion pour leur dire que je les aime. C’est

tous les jours que je pense à eux et m’inquiète pour leur vie, leur santé, leur sérénité.

C’est tous le jours qu’il faut tendre la main et le cœur à l’être aimé. C’est tout le temps

qu’il faut songer à être présent quand ceux qu’on aime ont besoin de vous. En amour

comme en amitié, il faut éviter poncifs et clichés (les traditionnels vœux du président

de la République sonneront toujours faux quel que soit celui qui les présente), faire

en sorte que la relation ne devienne platonique encombrée de paroles et de mots qui

tombent comme des feuilles d’automne, donner sans rien attendre en retour, (donner

c’est recevoir), être là dans la gratuité absolue et dans l’amour simple parce que vrai. A-
t-on besoin pour cela d’arracher un arbre et de le décorer d’étoiles en papier brillant ?

Une copie en plastique suffit même si cela pollue.

Je présenterai mes vœux à mes amis le jour où je serai certain et surtout capable de les

aider à les réaliser. Sinon, ce sera une prière, une errance dans la forêt rongée par des

souhaits en déshérence.

Je ne suis marchand d’aucune certitude. A quoi bon creuser le sillon des illusions avec

des paroles parfumées ? Nous savons tous à quoi nous en tenir quant à la capacité qu’a

l’homme de détruire son prochain. Nous vivons dans un monde et en une époque où

la brutalité et la malveillance ont remplacé les valeurs d’humanisme et de solidarité.

Héraclite s’est trompé en affirmant que « l’homme est un loup pour l’homme ». Ni loup

ni rat. Aucun animal, quelles que soient sa force et sa rage, n’est en mesure de planifier

des souffrances et des massacres pour les autres. Alors il vaudrait mieux remplacer

cette formule devenue avec le temps caduque par une autre, plus simple et plus

évidente : « l’homme est un homme pour l’homme ».

 Les vœux c’est de la fumée. Il vaut mieux pour être cohérent le savoir et ne pas ajouter

de la couleur à la lucidité qui se tient inquiète au fond de l’abîme que notre confiance

abusée creuse chaque matin dans nos vies. Ce n’est pas du pessimisme. La douleur du

monde est une réalité qui nous regarde et nous concerne. Sur un plan plus modeste, sur

le plan privé, rien ne nous empêche de combler de vœux et de présents ceux que nous

aimons, que ce soit à l’occasion d’une fin d’année ou à l’apparition du soleil après un long

hiver.

Cela étant, je formule moi aussi un vœu, un seul : soyons attentifs à l’arbre et l’eau pure

qui portent notre destin vers la lumière. Ce n’est plus un vœu, c’est un ordre.

Tahar Ben Jelloun.