Antisémitisme et islamophobie en progression

Par Tahar Ben Jelloun

18.09.2014
 

Depuis la Revolution Francaise et tout au long du XIXème siècle, puis sous Napoléon III et la troisième République (1875, le décret Crémieux accorde la nationalité française à tous les Juifs d’Algérie) l’antisémitisme  avait cessé d’être un problème majeur. L’assimilation des juifs dans la société française se faisait notamment par Les mariages mixtes. La présence des juifs dans les grandes institutions juridiques, politiques, financières et culturelles  faisait d’eux des citoyens en vue même s’ils étaient parfois jalousés à cause de l’éclat de leur réussite.

Dans ce ciel sans nuages ou presque éclate en 1894 l’affaire du capitaine Dreyfus. Une fausse accusation de trahison au profit de l’Allemagne, ennemi héréditaire de la France divisa la société en deux clans vivement opposés entre dreyfusards et anti-dreyfusards. Dans le camp des dreyfusards il y avait Emile Zola, Anatole France et Marcel Proust. Mais dans l’autre camp se retrouvait beaucoup d’intellectuels dont Maurice Barres, Paul Bourget, les frères Goncourt etc et une grande partie de l’aristocratie française.

Dreyfus est innocenté (1906), mais la France est blessée. L’antisémitisme s’est répandu et a progressé en fin de compte. Il connaîtra son apogée le 16 juillet 1942 lorsque 7000 policiers et gendarmes français arrêteront en deux jours 13152 juifs étrangers ou apatrides et les remettront aux Allemands qui vont les jeter dans les chambres à gaz. Ce fut ce qu’on a appelé « La Rafle du Vel d’Hiv ». On rapporte la petite phrase du président du Conseil Pierre Laval : « N’oubliez pas les petits ».

Ces deux sombres événements restent marqués à jamais dans la mémoire de la France. L’antisémitisme est toujours là, parfois de manière discrète, d’autres fois de façon brutale. Le sentiment d’insécurité chez les juifs n’a pas totalement disparu. L’ancien président du Front National, parti d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen ne manque jamais une occasion pour insinuer sa méfiance à l’égard des juifs allant jusqu’à qualifier de « détail » l’existence des chambres à gaz.  Il est relayé depuis quelques années par un humoriste, Dieudonné, dont les spectacles furent interdits par le ministère de l’intérieur et le Conseil d’Etat début 2014. Il est accusé de « propagation de l’idéologie négationniste » ; dans ses spectacles, il fait chanter le public avec « Shoah ananas » en faisant un geste appelé « quenelle » rappelant pour certains le salut nazi. Mais si Dieudonné a du mal à se produire sur scène, il sévit sur You Tube où il poste des vidéos dans lesquelles il s’exprime longuement sur l’Etat d’Israël, sur le sionisme et le racisme. Vus par des millions de gens, ces vidéos sont pour lui une victoire.

Pour se défendre Il dit qu’il est anti sioniste. On peut certes critiquer la politique de l’Etat d’Israël, s’opposer à son expansion dans des territoires qui appartiennent aux Palestiniens, autrement dit être contre le sionisme en tant qu’idéologie coloniale et ne pas être antisémite. Or la manière dont cet humoriste dit les choses et surtout insinue certaines idées est assimilé pour la plupart à de l’antisémitisme.

Le racisme en France est toujours là. Comme disait Jean Genet dans un entretien au journal Le Monde « Hier on détestait le juif, aujourd’hui c’est le Noir et l’Arabe ». Sauf que lorsqu’on est raciste on ne fait pas de différence entre les uns et les autres.

La guerre à Gaza a provoqué des réactions violentes et antagonistes aussi bien dans les milieux juifs que dans la communauté arabe et musulmane. Les uns soutenant dans leur majorité Israël, les autres dénonçant la politique de cet Etat et exprimant une solidarité forte avec les populations civiles gazaouies.  Ces manifestations ont été suivies d’incidents antisémites et islamophobes. Certains intellectuels juifs et hommes politiques dont le premier ministre Manuel Valls affirment que l’anti sionisme est une forme d’antisémitisme. Les jeunes Français d’origine immigrée du Maghreb réclament le droit d’être contre le sionisme sans être taxés d’antisémites. D’autres en revanche, notamment ceux qui sont de plus en plus stigmatisés en tant que musulmans, ne font plus de distinction entre « juif » et « israélien », entre « juif » et « sioniste ». C’est là que l’intransigeance, l’arrogance et la politique coloniale d’Israël suscitent au sein de ces populations colère et indignation doublée d’un sentiment d’impuissance parce que cet Etat a pris l’habitude de ne tenir compte ni des résolutions des Nations Unies ni du droit international. Les sociétés arabes ne comprennent pas ce statut d’impunité dont jouit Israël. Mais comme l’a écrit Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, « Israël n’est plus protégé par la mémoire de la Shoah » (31 juillet 2014)

La guerre qui sévit à Gaza est particulièrement meurtrière et les images atroces qui ont été vues dans le monde entier se sont superposées à d’autres images du martyr juif et du coup les juifs ne sont plus à l’abri de critiques qui peuvent parfois prendre une forme violente allant jusqu’à l’antisémitisme. Selon l’Organisation mondiale sioniste, il y aurait une augmentation de 383% du nombre d’incidents antisémites en Juillet 2014 par rapport à l’an passé. Cela est forcément lié à la guerre à Gaza et à ses répercussions. Les  juifs de France sont pris dans une contradiction entre la protection de la mémoire et le caractère insoutenable des massacres commis par l’Etat hébreux. Des juifs qui expriment une solidarité forte avec Israël ne supportent pas par ailleurs les manifestations de soutien avec les Palestiniens organisées par des Arabes de France avec des militants d’extrême gauche. La raison de cette schizophrénie est fondée sur une non reconnaissance d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël. Il n’y aura pas de sécurité ni pour Israël qui reçoit des roquettes lancées à partir de Gaza ni pour les Palestiniens soumis à l’occupation et à l’embargo tant que les bases juridiques et territoriales n’auront pas été établies par un accord global et international.

Tout cela provoque du racisme, le nourrit et le maintient dans les mentalités des uns et des autres bien au-delà des limites du conflit israélo-palestinien.

Par ailleurs, évoquant le cas du Maroc, pays où juifs et musulmans ont vécu dans une symbiose culturelle exemplaire (notre ami historien marocain feu Haïm Zafrani a passé sa vie à démontrer cette coexistence depuis l’Inquisition où juifs et musulmans avaient été expulsés d’Espagne vers le Maroc), on ne comprend pas comment certains juifs nés et vivant en paix dans ce pays ont exprimé (en privé) leur solidarité avec Israël. Passion aveugle ? Déni de la réalité ? Peur d’un antisémitisme réel ou supposé ? Le débat est ouvert. Il vaut mieux crever l’abcès et définir cette identité non plus en fonction de la paix mais en temps de crise. Je me souviens de ce que me disait mon ami Edmond Amrane ElMaleh : « je suis Marocain avant toute chose ; juif et Marocain pour toujours ». 

Un antisémitisme existe dans certains milieux de notre société. Il faut le dénoncer pour mieux lutter contre l’arrogance coloniale d’Israël.

Tahar Ben Jelloun.