Gaza : la raison sera-t-elle plus forte que la brutalité ?

Par Tahar Ben Jelloun.

29.07.2014
 

On apprend l’histoire à l’école, on oublie d’enseigner comment lire l’histoire. La guerre actuelle entre Israël et les habitants de Gaza, non seulement est mal lue mais elle s’est engagée dans une spirale sans issue. Un simple constat : jamais une terre occupée, un peuple colonisé ne le sont restés éternellement. Tôt ou tard les valeurs de liberté, de justice et de dignité l’emportent sur toutes les brutalités, quelles que soient les armes utilisées. Il fut un temps où personne n’aurait osé imaginer une Algérie indépendante ou une Afrique du Sud débarrassée du système de l’apartheid. Et pourtant l’histoire a été plus forte que  l’irrationalité et la prétention des hommes.

Une majorité d’Israéliens est persuadée qu’avec la force on peut atteindre la paix. Dominer, humilier, harceler en temps dit normal ne peut qu’exacerber davantage les esprits et installer de manière profonde et irréversible la haine et la détermination à atteindre la libération. Que ce soit à travers un discours religieux ou nationaliste, les populations palestiniennes mènent le combat pour que l’histoire leur rende justice. On peut discuter leurs méthodes, refuser leurs discours, mais on ne peut pas leur reprocher de lutter contre l’occupation doublée d’un embargo inhumain. Certes le Hamas ne représente pas tous les Palestiniens, mais il existe par la volonté d’électeurs qui pensent que l’occupant ne désire pas la paix en tout cas pas la coexistence entre deux Etats. L’Autorité palestinienne a fait tellement de concessions qu’elle se trouve aujourd’hui nue et sans moyens pour reprendre ne serait-ce que les négociations. Israël a assez prouvé par son comportement et par ses choix stratégiques que son désir de paix est un leurre, une illusion à laquelle il ne donne aucune réalité et ne fait rien pour aller dans le sens d’un dialogue sincère. Il ne croit qu’à la force et pense qu’avec des massacres, des bombardements des populations civiles, des écoles et des lieux publics, il fera plier le Hamas et fera taire tous les Palestiniens. C’est l’inverse qui se produit : l’ensemble des peuples arabes et musulmans et même une partie de plus en plus importante de la société civile dans le monde, y compris en Israël, sont horrifiés par cette guerre.

Il y a une base juridique à tous ces événements : la résolution 242 des Nations Unies que tous les Etats du monde reconnaissent comme légitime à l’exception de l’Etat d’Israël. Depuis des décennies tous les gouvernements qui se sont succédés en Israël ont indiqué que pour que ce soit défini le statut de ces territoires occupés, deux conditions étaient nécessaires : la reconnaissance de l’existence de l’Etat d’Israël par les Arabes et les Palestiniens, condition remplie par les traités avec l’Egypte et la Jordanie et avec l’Autorité palestinienne. La Deuxième condition est l’existence de frontières israéliennes sûres et reconnues et la cessation de tout acte hostile.  Israël n’a cessé de coloniser les territoires occupés et d’empêcher, de ce fait, tout accord pour l’existence de deux Etats. Aucune concession n’a été accordée à Mahmoud Abbas non plus qu’à son prédécesseur Yasser Arafat. Il a construit un mur qui n’a rien résolu. Cela explique le succès électoral du Hamas dans la bande de Gaza. Le Hamas se sert de l’absence de tout résultat tangible dans le processus de paix pour revenir à l’action armée avec des attentats désespérés et des attaques sans efficacité. L’intransigeance de l’Etat hébreux est directement responsable de la montée en puissance du Hamas et du soutien qu’il rencontre dans la population palestinienne de plus en plus étouffée par un embargo économique, sanitaire et humain que tous les observateurs du monde entier, y compris dans les médias américains peu susceptibles de sympathie excessive pour la cause palestinienne, considèrent comme catastrophique et inacceptable.  Israël méprise les nombreuses résolutions des Nations Unies et aucun Etat, aucune puissance n’est en mesure de faire pression sur lui. C’est ainsi. Celui qui critique cette politique est traité d’antisémite. Depuis quelques temps des intellectuels ont entrepris  un travail militant pour faire de l’anti sionisme une attitude antisémite. Cette équation, qui relève du terrorisme intellectuel, est une défaite de la pensée, un renoncement à l’objectivité. Je suis personnellement contre la politique coloniale d’Israël. Pour autant je ne suis pas antisémite. C’est me diffamer et m’insulter que de prétendre le contraire.

Dans « Palestine mon pays », le poète Mahmoud Darwich écrit : « L’Israélien dicte au Palestinien la langue et les intentions qui doivent être les siennes. L’alibi des Israéliens que constitue leur lutte pour la survie exige en permanence que l’autre soit sauvage. Son « antisémitisme » doit justifier l’occupation, et toutes les occupations à venir, destinées à consolider les précédentes. » (Editions de Minuit ; 1988).

Cela entraine la débâcle de la pensée, laissant la place à un discours culpabilisant manichéen et passionnel.

Les images des centaines d’enfants tués par les bombes israéliennes ont fait le tour du monde et Israël, malgré ses soutiens traditionnels et automatiques en Europe et aux Etats-Unis ne pourra rien pour se laver de ce crime contre l’humanité. On connaît la litanie des dirigeants : la responsabilité de ces morts reviendrait au Hamas qui utilise les populations comme boucliers et lance des roquettes sur Israël. On vient d’apprendre par un dirigeant de la police israélienne que le kidnapping et l’assassinat des trois adolescents n’ont pas été commis par le Hamas mais par un groupe qui échappe totalement à ce mouvement. Le Hamas aurait dû, comme l’a fait Mahmoud Abbas, condamner ce crime horrible. Mais il a commis une erreur et une faute politiques. Cela justifie-t-il ce que l’armée Tsahal a fait depuis trois semaines atteignant au 27 juillet 2014 le chiffre fatidique de 1000 morts ?

 

Il est normal qu’un citoyen français de confession juive se sente solidaire d’Israël. Je ne le lui reprocherai pas.  Pourquoi refuser aux Arabes de France d’exprimer leur solidarité avec un peuple qui subit des bombardements de plus en plus meurtriers ? N’en déplaise à M. Valls, cette politique de deux poids deux mesures est hélas bien réelle et si j’étais à sa place je tendrai l’oreille pour entendre ce que les populations du Maghreb disent aujourd’hui de la France et de ses dirigeants. Politique à courte vue. Pas de vision. Tout cela est bien navrant.

Dans une interview récente au Nouvel Observateur, l’historien israélien Zeev Sternhell pense que « la droite israélienne est porteuse d’un désastre sans nom qui est en train de s’abattre sur nous. (…) Elle veut conquérir la Cisjordanie sans le dire tout en l’annexant. Elle veut que les Palestiniens acceptent de leur propre chef leur infériorité face à la puissance israélienne. »

L’espoir de sortir de cet enfer, même s’il est mince, viendra de l’intérieur d’Israël, de la société civile, lucide et courageuse.