Maghreb/Europe, à quand le mariage ?

Discours devant le Parlement italien 25 juin 2014 Par Tahar Ben Jelloun.

29.07.2014
 

Les dernières élections européennes nous ont donné des sueurs froides, des frissons, de la fièvre. Des partis de la droite extrême sont arrivés en tête. Je dis nous et je parle de moi. J’ai toujours eu peur des extrêmes, que ce soit dans le sport ou dans la politique. L’extrême est ce qui nous approche de la mort, en tout cas il flirt avec le danger et le sang.

 

Nous avons eu peur pour la santé de l’Europe et de son parlement, sa santé physique et mentale, parce que la xénophobie et le fanatisme sont contagieux, ils se répandent plus vite que l’amitié et l’amour, surtout en temps de crise où les repères vacillent et l’angoisse des lendemains se généralise. La crise a généré la peur de la crise. Même ceux qui ne sont pas touchés par la crise se mettent à avoir peur d’elle, alors cela modifie leur comportement. Parfois la peur de la crise est pire que la crise elle-même, surtout quand elle est d’ordre moral.

 

Nous aimons l’Europe, l’idée de cette union. Nous l’aimons et nous en sommes jaloux. Les Européens ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir un espace de liberté et de démocratie. Je sais, il y a l’Euro qui a permis à certains commerces de doubler leur marge. Mais ne soyons pas mesquins.

 

Au Maghreb nous avons observé cette évolution avec inquiétude. En même temps nous savons que les intérêts des Européens passent avant ceux du Maghreb. Ce qui est normal puisqu’aucun pays du  nord de l’Afrique ne fait partie de l’Europe. Cependant cette Europe a grossi. Elle a pris du poids surtout à l’Est. Certains disent qu’elle aurait perdu un peu de sa mission dans cet Est meurtri par tant de guerres et de divisions.

 

Au Sud, elle a ses pieds, de jolis pieds passés par la pédicure, des pieds qui trempent dans la Méditerranée juste en face des côtes marocaines. 14 km seulement séparent les deux continents. De Tanger le soir on voit les lumières des maisons clignoter comme si elles nous invitent à faire la traversée. Certains y croient et montent dans des barques de hasard et parfois se noient avant même d’arriver sur la plage d’Alméria ou de Tarifa.

 

Les pieds de l’Europe dans les eaux du détroit de Gibraltar font des vagues. Cela nous amuse, enfin presque. C’est une métaphore. Nous aurions bien aimé nous amuser ensemble, jouer, rire, danser, bref vivre ensemble. Ne soyez pas effrayés ! Il ne s’agit pas de partager la même maison, la même salle de bain. Non, juste qu’une petite place nous soit réservée, un fauteuil, une chaise ou même un strapontin. Cela nous ne l’avons pas. Pourtant nous vous aimons. Nous vous observons à l’aide de jumelles de jour et de nuit. A force nous sommes devenus des voyeurs, des obsédés. Nous voulons votre bien, votre bonheur et votre prospérité,  nous vous souhaitons de réussir et de penser à nous de temps en temps. Ce que nous éprouvons pour vous c’est de l’amour. Ce n’est pas l’amour fou, mais quelque chose qui lui ressemble. Ne vous inquiétez pas, nous n’allons pas vous envahir, non, nous voudrions écrire une histoire ensemble, une belle histoire qui dira à nos enfants et nos petits enfants comment c’était l’Europe de la solidarité avant qu’elle ne se disperse en plusieurs morceaux. Ce que nous ne lui souhaitons pas. Nous dessinerons ensemble une grande carte géographique où il y aura de la place pour tous, même pour ceux qui n’appartiennent pas officiellement à votre union. C’est un rêve, une utopie. Pourquoi pas ? Ah, j’ai oublié : la Turquie a tourné le dos à l’Europe, son orgueil n’a pas supporté que des voix s’élèvent pour lui interdire l’entrée. Pourtant ça aurait été une belle aventure ! Mais il y a l’islam. Ça fait peur. Je sais. La Turquie est laïque, mais comme a dit un dirigeant européen,  « Pas question d’introduire plus de 75 millions de musulmans en Europe », sous entendu qu’il y en a pas mal déjà sur place. Un ancien président de la république française a été plus clair : « son intégration signifierait la fin de l’Europe ». N’en parlons plus, cela vaut mieux. La Turquie est un grand pays, une belle civilisation. Mais si on n’en veut pas elle ne se mettra pas à genoux pour vous prier. Je pense même qu’elle aurait reconnu le génocide des Arméniens. 

 

Le désir maghrébin est né d’une frustration, une grande déception. En 1989 fut créée L’Union Du Maghreb Arabe réunissant les 5 pays du Nord de l’Afrique : Maroc, Algérie, Tunisie, Lybie et la Mauritanie. Ce fut un joli rêve. Des Arabes mais aussi des Berbères mettent de côté leurs différences et leurs différends pour constituer une entité géostratégique, une union économique. C’est tellement inattendu qu’on devient superstitieux, on croise les doigts, on égorge un coq devant le parlement, on ne passe plus sous une échelle… Mais la politique, plus forte que ces trucs ridicules,  a rendu ce rendez-vous avec l’histoire difficile. L’UMA existe sur le papier. Les peuples ne cessent de la réclamer. Mais fidèles à nos traditions nous ne sommes pas capables de nous unir. Ce « nous » désigne les Arabes. C’est bien dommage, mais c’est ainsi. Alors nous admirons ceux qui y arrivent. 

 

Au Maghreb beaucoup de facteurs existent pour mettre concrètement sur pied cette entité, mais du fait que La Maroc ait récupéré ses provinces sahariennes occupées jusqu’en 1975 par l’Espagne, ces facteurs ont été réduits à néant. Tant d’argent et d’énergie sont dépensés pour empêcher que le Maroc consolide son intégrité territoriale que cela nous désespère et nous afflige. Voyez, je n’ai plus le sens de l’humour, je suis grave et mes paroles sont amères. Difficile de garder le sourire face à ce genre de situations.

 

Regardez l’état du monde arabe en ce moment : seuls le Maroc et la Tunisie semblent se porter relativement bien. Les autres sont soit sclérosés et immobiles, soit aux prises avec des guerres de plus en plus atroces, je pense à la Syrie, à l’Irak, au Yémen, au Soudan etc.

 

Voilà que l’Europe et le Maghreb sont visés par un ennemi commun. Enfin quelque chose qui nous réunit ! Nous allons nous donner la main et faire des pas ensemble. On aurait aimé que ce soit des projets culturels, civilisationnels, des ponts jetés de part et d’autre des deux rives de la Méditerranée. Non, ce qui nous concerne tous en ce moment, c’est la menace du terrorisme djihadiste, une sorte de fascisme saupoudré de religiosité dont l’action s’inscrit dans la pire des barbaries, contre le savoir et le progrès, contre la fraternité et la solidarité, un fascisme d’un genre nouveau dont la principale activité consiste à détruire, à massacrer et à semer la peur en défigurant l’islam et l’histoire des Arabes.

 

Il y a à peine trois décennies, les médias ne parlaient pas d’islam et encore moins d’islamophobie parce que personne n’avait peur de cette religion monothéiste comme le judaïsme et le christianisme. Avec la révolution iranienne et l’émergence médiatique de Khomeiny en 1979, l’Occident fut pris d’inquiétude. Les choses vont aller en s’aggravant et l’idéologie totalitaire de l’islamisme radical va trouver un écho très favorable dans le milieu des jeunes européens issus de parents immigrés. L’absence de reconnaissance et la frustration vont rendre cette identité fragile, disponible pour n’importe quelle aventure y compris le djihad et le rejet de la civilisation occidentale.

 

Au lieu que ce soit les ministres de la culture du Maghreb et des pays européens qui se réunissent à Bruxelles, ce sont à présent ceux de l’intérieur qui se voient pour conjuguer leurs efforts et échanger leurs informations afin de lutter efficacement contre ce terrorisme qui fascine tant de jeunes Européens, des esprits faibles, des jeunes gens égarés suivant des recruteurs de la haine qui les envoient sur le front syrien ou irakien avant de leur demander de revenir chez eux, c’est-à-dire en Europe pour commettre des crimes au nom d’Allah et de son prophète.

 

Avant, ces mêmes ministres de l’intérieur se réunissaient pour étudier le problème de l’immigration clandestine, celle qui débarque sur les côtes de Lempedusa et qui chaque fois plonge le monde dans un désespoir encore plus grand.

Oui, il y a les drames de Lempedusa, il y a l’indifférence de la plupart des Etats européens et maghrébins. Entre le Maroc et l’Espagne des efforts communs semblent réussir à limiter ces traversées de malheur. Mais on laisse L’Italie seule affronter ces marées humaines qui viennent de loin, des pays du Sud Saharien.

 

Des guerres jettent sur les routes des millions de familles.

 

Aujourd’hui, l’Europe qui n’a pas su ou pu venir en aide au peuple syrien massacré aussi bien par Bachar al Assad que soutient de façon indéfectible M. Poutine que par des djihadistes devraient au moins donner l’asile à ces familles meurtries. Je sais, ce n’est pas facile ni simple. Mais les résultats des dernières élections européennes n’encouragent pas les gouvernements à s’ouvrir davantage et à accueillir ceux chassés de leur pays par le crime d’Etat.

 

 L’Europe a besoin de se ressaisir, je veux dire de repenser son histoire et de parier sur les défis de l’avenir, du moins l’Europe méditerranéenne. Nous comptons sur l’Europe méditerranéenne, car elle sait combien la Méditerranée n’est pas « un lac de paix » mais qu’elle est aussi une vision du monde, une façon d’être au monde, un esprit de convivialité, d’hospitalité naturelle et parfois de passion étouffante, sorte d’amour fou qui, à force de vouloir trop embrasser, finit par faire mal.

Comme dit le poète italien Roberto Veracini : « Se vero /che « quando tutto intorno è oscuro, gli occhi / cominciano a vedere » : ora io vedo /benissimo… » (S’il est vrai / que  « lorsque tout autour est sombre, les yeux / commencent à voir » / alors je vois / très bien…)

Je souhaite à la présidence italienne de l’Europe qui commence le 1er juillet prochain qu’elle voie très bien et que de cette lumière naisse un peu de paix dans cette Méditerranée que nous aimons et qui nous donne parfois des migraines.

 

On pourrait compter sur le potentiel de la grande et belle Méditerranée pour sortir de la crise. Pour cela, il faut oser et faire confiance à l’imagination et au génie des peuples. IL faut juste, comme dit le poète « ouvrir grands les yeux » je veux dire le cœur.

 

Tahar Ben Jelloun.