Alain Resnais, mon maître.

Par Tahar ben Jelloun.

08.04.2014
 

C’est Alain Resnais qui m’a donné la passion du cinéma et de l’histoire. J’avais 14 ans quand notre professeur de français nous fit projeter « Nuit et brouillard ». C’était dans une petite salle du lycée Regnault à Tanger. Nous apprîmes ce jour là ce dont la folie des hommes était capable. A la sortie de la salle nous étions tétanisés. Ma voisine Esther Tolédano s’était évanouie. Quant à Zineb Alaoui, sa meilleure amie, elle n’arrêtait pas de pleurer. 

Pour la première fois ce qui se déroulait sur l’écran nous parlait directement, ça nous perçait les yeux, nous avions mal, très mal partout. Nous découvrîmes l’horreur absolue et nous fûmes pris de panique. Les images étaient accompagnées d’un texte superbe de Jean Cayrol. En rentrant chez moi j’étais malade. Pas envie de parler, pas faim. Malade. Quand je dis à mon père ce que je venais de découvrir, il me dit : « Si Hitler avait gagné la guerre, nous ne serions pas là aujourd’hui ».

J’ai ensuite découvert Van Gogh grâce au court métrage en noir et blanc que Resnais avait fait. Je devinais les couleurs et la tourmente de cet artiste. Ensuite ce fut en 1959 « Hiroshima mon amour ». Alain Resnais était devenu mon professeur imaginaire, mon précepteur, mon guide et mon ami.  Ses films m’apprenaient la vie et l’art mieux que l’école. Je ne l’ai jamais rencontré. Je me contentais de ses films qui étaient à chaque fois de  superbes cadeaux. Quand j’écris il m’arrive de sentir son ombre se pencher sur moi. Je lui dois mes échappées dans un imaginaire tantôt fou tantôt pris dans la poésie. Il m’a certainement plus influencé que de grands écrivains. Il m’a appris à raconter une histoire comme il m’a appris à regarder un film ou à scruter une peinture.

Depuis je n’ai jamais raté un film d’Alain Resnais. Aucune de ses réalisations ne m’a laissé indifférent. Il y a toujours chez lui quelque chose d’original, de très personnel, de juste et en même temps d’irréel. C’est un cinéaste qui a toujours affronté la réalité par un détour. Quand il tourne en studio, on voit que c’est un décor fraichement fabriqué, il ne cherche pas à rivaliser avec le réel, au contraire, il s’en détache, s’en éloigne et nous bouleverse.

Audacieux tout le temps, jeune jusqu’au bout, il est celui qui a fait du cinéma au pied de la lettre. Que du jeu, de la simulation et tout paraît d’une surprenante vérité. Je me souviens avoir vu « Muriel » dans un cinéma de Tanger. Certains spectateurs étaient désappointés. Ils quittaient la salle en protestant. Le lendemain le film fut remplacé par un western. Je me disais à l’époque que Resnais était en avance sur son époque et sur son cinéma. En revoyant « Hiroshima mon amour » j’eus l’impression que je visitais une pièce d’un musée merveilleux. Le film n’a pas vieilli, il a gardé intacte toute sa modernité et sa beauté.

Je ne sais plus combien de fois j’ai vu « Providence ». Chaque fois j’étais bouleversé, ému, mais ce n’est jamais la même émotion. Puis j’ai aimé les films de ces dernières années où il me semble qu’il s’amusait beaucoup, en tout cas amusait son public devenu important. Légèreté, élégance, finesse, intelligence, invention, audace, c’est ce qui me vint à l’esprit  au moment où j’ai appris sa mort. Voilà, une part de ma mémoire est orpheline. Certes les films sont là, mais je pensais que les artistes de cette hauteur frôlaient l’immortalité.