La nouvelle constitution tunisienne est révolutionnaire.

Par Tahar Ben Jelloun.

20.01.2014
 

L’arbre du printemps arabe vient de donner ses premiers fruits en Tunisie. C’est la première fois qu’un pays arabe et musulman inscrit dans sa nouvelle constitution l’égalité entre l’homme et la femme (« les citoyennes et citoyens sont égaux devant la loi sans discrimination »), en même temps il a réussi à mettre de côté la charia en instaurant la liberté de conscience (« l’Etat est la gardien de la religion. Il garantit la liberté de conscience et de croyance et le libre exercice du culte »). L’Etat garantit aussi la liberté d’expression et interdit la torture physique et morale (« la torture est un crime imprescriptible »).

 Non seulement la Tunisie grâce à l’engagement de la société civile en particulier grâce au combat des femmes, a réussi à renvoyer le parti islamiste Ennahda dans les mosquées mais en même temps a ouvert le pays à une modernité qui manque cruellement dans le reste du monde arabe. L’égalité des droits signifie qu’il n’y aura plus de polygamie ni de répudiation, elle signifie aussi que l’héritage n’obéira plus aux lois de l’islam qui accordent systématiquement une part à l’homme et une demi part à la femme. Sourate 4, verset 12 : « Quant à vos enfants Dieu vous ordonne d’attribuer une part égale à celle de deux filles. »

 L’égalité c’est aussi un pas vers la parité dans la représentation et les salaires. En Europe on continue de payer un homme mieux qu’une femme pour le même poste. Peut-être que la Tunisie donnera l’exemple en bouleversant les données et en faisant reculer les préjugés et les archaïsmes.

L’égalité des droits entre l’homme et la femme c’est précisément ce que les islamistes ne peuvent accepter. Car ce que cache l’utilisation de la religion en politique, c’est la peur de la femme, la peur de la sexualité libérée de la femme, la peur qu’ a l’homme de perdre la suprématie que lui accordent certains versets. L’intégrisme religieux est obsédé par le sexe. C’est pour cela que l’homme cherche à voiler la femme qu’elle soit épouse, sœur ou mère. Il faut la cacher, la rendre invisible. Il faut tuer le désir car tous les problèmes de la société naissent d’après les intégristes de la liberté de la femme. Ils donnent l’exemple de l’Occident où la libéralisation des mœurs aurait provoqué la déstructuration de la cellule familiale.

La lutte des tunisiennes pour la libération de l’homme et de la femme ne date pas d’hier. Il faut reconnaître que c’est l’ancien président Habib Bourguiba (1903-2000) qui a lancé dans les années soixante le programme de la libération de la société tunisienne. Dans un premier temps il a donné à la Tunisie le premier code de la famille le plus progressiste du monde arabe. Ce statut du code personnel qui date du 13 août 1956 a été un pas essentiel dans la voie de la modernité. Vint ensuite une tentative de laïcisation de la société. Bourguiba a eu le courage de se présenter à la télévision un jour du jeûne du Ramadan et aurait dit avant de boire un verre de jus d’orange « la Tunisie mène un combat pour son développement économique ; le Ramadan retarde ce combat, or durant la guerre il est permis aux soldats de manger et de boire ; considérons que nous sommes en guerre pour le développement ». Ceux qui refusèrent de renoncer à leurs convictions religieuses  étaient libres de pratiquer leur foi. Les autres étaient aussi libres de manger et de boire publiquement. Ce fut une décision historique. Aujourd’hui cela provoquerait des manifestations très violentes. La religion a pris une place trop importante dans la vie des gens, à cause des frustrations et des déceptions politiques. C’est pour cela que la nouvelle constitution tunisienne marque une date importante dans l’histoire d’un printemps qui a failli se transformer en cauchemar hivernal. Mais tout n’est pas joué. Encore faut-il que les élections législatives et présidentielles puissent confirmer dans les urnes ce progrès et ce choix de société. La partie n’est pas gagnée. Les forces de la régression n’ont pas désarmé. Les Salafistes n’ont pas disparu du paysage tunisien et de temps en temps ils se manifestent en s’attaquant aux forces de police ou aux citoyens qui vivent librement. Leur mouvement « Ansar al Charia » (les défenseurs de la Charia), dirigé par un vétéran de la guerre en Afghanistan, le tunisien Abou Iyade, a été classé par le gouvernement comme « organisation terroriste ».

Si la Tunisie consolide ce changement dans la constitution, si elle réussit à le mettre en pratique, c’est tout le monde arabe qui sera montré du doigt, surtout le voisin algérien qui a le code de la famille le plus rétrograde du Maghreb. Quant au Maroc, même s’il a modifié le code de statut personnel, il n’a pas osé toucher à l’héritage.

Les pays du Golfe notamment l’Arabie Séoudite et le Qatar suivent le rite wahhabite qui est un dogme rigide et rétrograde datant du XVIII è siècle. Aujourd’hui des femmes manifestent en Arabie pour avoir le droit de conduire une voiture ; dans ce pays on continue d’appliquer la charia. L’hypocrisie occidentale qui aime signer des contrats juteux avec ces pays fait mine ne pas savoir qu’elle traite avec des champions de la régression. On verra dans le proche avenir comment ces pays réagiront face à ce tournant historique et exceptionnelle d’une nation qui s’est mise sur le chemin de la laïcité, étant donné que celle-ci n’est pas le refus de la religion mais la séparation de la sphère publique et de la sphère privée, avec cependant la liberté de croire ou de ne pas croire. La nouvelle constitution a aussi interdit la référence à l’apostasie. L’Egypte par exemple dans le passé a condamné à mort des citoyens qui avaient fait une lecture non orthodoxe du Coran. Ils ont été désignés comme apostats, crime absolu du point de vue islamique.