Printemps arabe : bilan mitigé.

Publié par Lavanguardia, Barcelone. Par Tahar Ben Jelloun.

17.12.2013
 

L’année 2013 aura été marquée par l’échec des islamistes arrivés au pouvoir. Avant d’être renvoyés à leurs mosquées ou pour certains en prison, c’est le peuple dans sa majorité qui, par ses manifestations fréquentes et déterminées leur a signifié le rejet. Les choses se sont passées de façon violente en Egypte. Certes l’ancien président Mohamed Morsi a été destitué et arrêté mais ses partisans ne se sont pas laissé faire et ont résisté par tous les moyens. Non seulement il s’est accaparé les pleins pouvoirs, mais il n’avait pas réagi quand au mois de juin des citoyens shiites ont été lynchés dans un village aux environs du Caire ou bien lorsque des églises coptes ont été incendiées dans le pays. L’armée n’a pas choisi la méthode douce ; elle n’a pas  hésité à riposter en tirant sur la foule quand les partisans de Morsi sont sortis manifester.

On ne peut pas dire que six mois après l’arrivée des militaires au pouvoir le pays soit totalement apaisé. Il ne faut pas oublier que le mouvement des Frères est très ancien (né en 1920), bien organisé et a toujours été combattu par les militaires. L’ancien président Nasser, qui était laïc et se voulait révolutionnaire, avait fait pendre en 1966 Sayed Qotb, l’un des fondateurs des Frères. Son successeur Anouard Sadate est tombé sous les balles d’un groupe armé d’islamiste, quant à Moubarak, tout en se méfiant de cette opposition avait réussi à la canaliser. La preuve, ils n’ont pas du tout participé à la révolution du printemps arabe née sur La Place Tahrir. C’est plus tard, lorsque des élections seront organisées qu’ils se mobiliseront et parviendront à faire élire leur représentant, Mohamed Morsi.

Aujourd’hui une nouvelle constitution a été rédigée par une commission composée de 50 personnalités de toutes les tendances sauf islamiste. L’islam est toujours religion d’Etat, malgré l’existence d’a peu près 8% de citoyens de confession copte. La charia, inscrite dans la constitution en 1962 par Sadate a été maintenue dans le texte. Cette constitution sera proposée au peuple avec un référendum les 14 et 15 janvier prochain. De nouvelles élections législatives et présidentielles seront organisées durant l’année 2014 avec l’espoir que des civils arriveront au pouvoir. Ainsi le processus issu du printemps arabe est loin d’être parvenu à son terme. L’Egypte souffre des mêmes maux depuis plus d’un demi siècle : surpopulation, corruption, absence d’Etat de droit, pauvreté et difficile apprentissage de la démocratie ce qui laisse le champ libre au discours religieux.

L’aide américaine d’un peu moins de 2 milliards de dollars a été suspendue, (aide qui date depuis que l’Etat égyptien a signé la paix avec Israël, lequel reçoit plus que le double de cette somme), l’Arabie Séoudite les d’autres pays du Golfe à part le Qatar ont offert 16 milliards aux nouveaux dirigeants qui pourront ainsi résoudre les problèmes économiques les plus urgents.

le roi Abdallah en personne avait affirmé son appui au nouveau pouvoir égyptien "face au terrorisme". Il a appelé "les Égyptiens, les Arabes et les musulmans à s'opposer à tous ceux qui tentent de déstabiliser le pays". Son ministre des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal, s’est montré encore plus explicite, en rejetant la responsabilité des violences sur la confrérie des Frères musulmans. Les pays du Golfe, même s’ils vivent sous l’emprise de la charia et suivent le système wahhabite, celui d’un islam dur, craignent la progression des Frères musulmans dans le monde, car ils se sentent directement menacés par l’appétit de ce mouvement.

L’année 2014 sera cruciale, car on verra si le peuple égyptien se sera réconcilié avec lui-même et si la démocratie en tant qu’un ensemble de valeurs et principes sera appliquée ou bien juste utilisée en tant que technique électorale sans instaurer un véritable Etat de droit.

 Le tourisme, principale source économique du pays, est mort ou presque. Les troubles et les attentats ont crée une insécurité qui n’encourage pas les étrangers à se rendre dans ce beau pays. Par ailleurs les officiers supérieurs continuent d’être partie prenante dans les affaires financières, cadeau que leur avait offert en son temps l’ancien président Moubarak. 

 

En Tunisie les islamiste d’Ennahda (encore au pouvoir) et l’opposition laïque viennent de désigner un nouveau premier ministre, l’actuel ministre de l’industrie, Mehdi Jomaâ. Il doit présider un gouvernement intérimaire apolitique et préparer les élections qui auront lieu le premier trimestre de 2014. L’état d’urgence a été prolongé. Comme en Egypte, le tourisme ne fonctionne presque plus, le Club Med de Hammamet vient de fermer. La crise politique qui dure depuis deux ans a été marquée par l’assassinat de deux hommes politiques, le syndicaliste Chokri Belaïd et le député d’opposition Mohamed Brahmi ; le gouvernement islamiste n’a pas réussi à éliminer le terrorisme des extrémistes Salafistes. Le pays reste marqué par une certaine instabilité et attend beaucoup de la nouvelle constitution dont la rédaction n’est pas achevée.

Comme en Egypte 2014 sera l’année de la mise à l’épreuve des promesses démocratiques. Deux visions du monde et de la société continuent de s’opposer. Il est peu probable que les laïcs l’emporteront contre le mouvement islamiste même si celui-ci a perdu en crédibilité auprès du peuple qui n’a pas vu sa condition s’améliorer. Le problème c’est qu’il y a trop de partis politiques et nous sommes loin du système de l’alternance. Cependant, le 14 décembre 2013, une loi sur « la Justice transitionnelle » a été adoptée. Inspirée des expériences de pays comme le Maroc et l’Afrique du Sud qui avaient opté pour la justice et la réconciliation après des décennies de répression, cette loi promue par « la Commission de la vérité et de la dignité »a été jugée positive par plusieurs cercles politiques tunisiens. Ainsi le porte-parole officiel du ministère des droits de l’homme, Chekib Darwich a précisé que cette loi a été élaborée sur la base « d’une approche participative associant toutes les parties concernées ». Ce qui est un progrès pour l’avenir d’un assainissement politique du pays.

 

Alors qu’en Egypte et en Tunisie 2014 pourrait être l’année de la stabilisation et de la paix, en Syrie le plan iranien et russe pour soutenir Bachar al Assad semble gagner du terrain et surtout faire de l’opposition des rebelles un champ de bataille entre des islamistes extrémistes et des laïcs démocrates non aidés ni par l’Europe ni par les Etats Unis. Chose étrange et paradoxale : l’Iran se bat sur le terrain contre des islamistes soutenus par le Qatar et l’Arabie Séoudite. Le Hezbollah, parti de Dieu, armé et financé par l’Iran est avec Assad. Le génie de Poutine a été de pousser Assad à retirer toute légitimité et crédibilité aux rebelles en les infiltrant d’extrémistes menaçant la communauté chrétienne de Syrie. Ce scénario a si bien fonctionné qu’il a convaincu les anti-Bachar d’être prudents et de ne pas aider une rébellion qui, si elle triomphait, instaurerait une république islamique où Al Qaeda aurait des représentants.

Après deux ans et demi de combats et plus de 120 000 morts en majorité des civiles, avec des millions de syriens réfugiés au Liban et dans le reste du Porche Orient, Bachar al Assad est en train de gagner sa guerre contre son peuple. Pendant ce temps là, les Occidentaux assistent sans rien faire face à cette tragédie où triomphe le mal absolu représenté par le clan Assad déjà responsable de l’assassinat de 20 000 citoyens à Hama en 1982,   et mieux encore à la victoire du crime institué contre la liberté.

La tragédie syrienne est la pire chose qui soit arrivée au monde arabe depuis la défaite des Arabes face à Israël. Même la guerre civile libanaise a été la guerre de tous contre tous, stupide et inutile. Mais là, c’est la guerre menée par au moins trois pays contre un peuple qui a commencé en mars 2011 à manifester pacifiquement et qui a été reçu par les tirs de l’armée du clan alaouite.

2014 verra peut-être la victoire du crime et sa légitimité. Cela fera honte aux nations civilisées et on dira « c’était compliqué » pour justifier une passivité qui a précipité cette victoire honteuse. Quant aux pays arabes, leur responsabilité  est immense. Il faut dire que chacun était occupé à rétablir l’ordre dans ses rues. La ligue des Etats arabes a maintes fois démontré son incapacité à faire quoi que ce soit dans la région. Les peuples le savent et ignorent parfois jusqu’à l’existence de cette instance qui ne fait du bien qu’à ses membres qui parlent, parlent et ne font rien.