Aziz et Jalil, une amitié qui fait envie !

Par Tahar Ben Jelloun

11.09.2013
 

On dit que les amitiés fortes, celles qui résistent au temps et aux humeurs des tempéraments se forgent sur les bancs de l’école. Ce n’est pas toujours vrai. Chaque époque a ses amitiés. C’est très rare qu’une relation amicale née au collège dure des décennies et triomphent de tous les aléas de la vie. Quand on rencontre un cas de ce type, on le célèbre et on s’en félicite. Réussir une amitié c’est de la même exigence que de réussir un mariage. Sauf que dans la relation amoureuse et sexuelle, la trahison fait parfois partie du trousseau. En amitié, la trahison est un crime, un viol des valeurs, un retournement indigne et une violence insupportable.

Le mot « ami » est souvent galvaudé. On confond une connaissance sympathique ou une camaraderie conjoncturelle avec un sentiment dont les fondements sont anciens et profonds. Le socle sur lequel une amitié est posée est indestructible. Les fondations ne souffrent aucune complaisance ou laisser aller. C’est du solide.

Mais on sait quand le mot « ami » est utilisé dans son sens essentiel. Il suffit de voir et de constater les amis face à face.

Ainsi Aziz et Jalil : ils n’ont jamais décidé de devenir amis. C’est l’amitié qui les a choisis. On rêve d’être ami de telle ou telle personne qu’on admire. Mais cela ne dépend pas de nous mais de la vie, des circonstances et de la répétition de certaines épreuves. Comme on dit « c’est dans la peine qu’on découvre les liens solides ». D’habitude on se laisse aimer et on pense que ce sentiment est acquis. Erreur. Rien n’est acquis dans la vie. Il faut tout consolider, réinventer,  renforcer, nourrir, célébrer et mettre à l’épreuve des moments difficiles.

C’est facile d’être amis quand tout va bien. C’est lorsque la machine grince, lorsque le destin se met à sombrer dans des marécages nauséabonds que l’amitié, la vraie surgit du fond du cœur et devient le guide de la survie comme par exemple en temps de guerre ou de crise.

Aziz et Jalil ne se ressemblent pas (physiquement). Pourtant ils sont si semblables et surtout si complémentaires. A l’un une douceur naturelle, voix basse, regard pudique, travail en silence, à l’autre l’humour, la parole forte, l’audace et la foi en la science. Aziz aussi croit en la science. Mais il n’en parle pas.

Ils se sont connus au collège à Casablanca. Qu’est ce qui a fait que leurs chemins se croisent et finissent par en faire qu’un ? Tant de différences de tempérament, de caractère, d’attitude prédisposent à construire un lien, pas un copinage de circonstance, mais quelque chose de durable. Ils ne l’ont pas décidé. Les choses se font à notre insu.

On cite souvent Montaigne et La Boétie. Bel exemple d’amitié forte et sans complaisance. Je citerai aussi Mahmoud Hussein, deux Egyptiens, Adel et Bahgat, amis de toujours au point qu’on les appelle les « jumeaux ». Ils ont connu l’épreuve de la prison dans le désert de leur pays, l’exil puis le combat pour les droits de l’homme et des peuples. Leur amitié est de l’ordre de l’évidence. On ne peut pas voir l’un sans penser à l’autre. C’est ce que j’ai constaté quand je suis avec Jalil. Je pense à Aziz. Je me dis qu’aurait fait Aziz, qu’aurait-il pensé ? Cette évidence est la marque de fabrique d’une amitié qui n’a pas besoin de preuves ni de paroles.

Ils ont le même âge, ont fait les mêmes études, ont réussi brillamment, et aujourd’hui ils sont fiers de leurs années d’amitié qui dépassent les trente ans habituels. Ce ne sont pas des amis de trente ans, ce sont des amis qui n’ont pas besoin qu’on quantifie leur lien. Qu’importe le temps. Ce qui est important c’est ce que vivent dans leur esprit, dans leur vie quotidienne ces deux personnes sachant que chacun a fondé une famille, l’un avec une Colombienne, l’autre avec une Slovaque. Métissage merveilleux. La beauté des enfants l’atteste.

Alors cette amitié fait envie. On a envie de suivre et de vivre ce lien. On pourrait dire qu’ils sont interchangeables, c’est-à-dire que Jalil peut parler au nom de Aziz et inversement. L’un peut remplacer l’autre jusqu’à un certain point. Cela se fait sans bruit. Par pudeur ils n’en parlent pas. Pas besoin de disserter sur cette amitié. Elle n’a pas besoin d’être secourue par les mots. Elle est là et fait partie de leur vie de manière si forte, si vraie qu’ils la portent en eux comme une vérité qu’on ne peut dissimuler ou travestir.

L’amitié ce n’est pas l’accord sur tout. C’est l’accord sur la foi et la rigueur. La parole donnée, son respect, sa sacralité ne font pas débat. D’où le repos de l’âme. On sait que l’un c’est aussi l’autre. On se sent non pas secondé mais renforcé dans son être. Ce qui est beau dans l’amitié c’est qu’elle a son rythme et que les personnes ne peuvent en aucun cas la brusquer, la provoquer ou l’imposer. C’est une chance, une chance merveilleuse qui fait qu’Aziz et Jalil marchent dans le même sillon que leur amitié a creusé spécialement pour eux. Et cela ne s’invente pas. C’est ainsi.

 

Tahar Ben Jelloun

Juin 2013.

 

Aziz Ait Amer et Jalil Benabdillah sont installés à Alès dans le Gard où ils ont fondés et dirigent une société spécialisée dans les micro et nanotechnologies (SDTech).