Les poètes aussi font du shopping et meurent dans une prise d’otages.

Par Tahar Ben Jelloun   Chronique publiée le 24 septembre 2013 dans LePoint.fr

25.09.2013
 

C’est ce qui est arrivé au grand poète ghanéen Kofi Awoonor. Son fils qui l’accompagnait a été blessé. Cet homme de 78 ans qui a été proche du premier président du Ghana Nkrumah et qui a été représentant de son pays aux Nations Unies est considéré comme le poète de la dignité africaine. D’inspiration orale, sa poésie est très imagée, avec une préoccupation sociale et politique. Il regarde le pays et se sert de son paysage et son histoire pour le dire et s’adresser au peuple exploité et trahi par ceux qui prétendent faire son bonheur.

Le hasard est parfois tragique. IL est certain que ceux qui l’ont tué ne le connaissaient pas et de toute façon ce sont des analphabètes qui ne savent même pas ce qu’ils font. Ce militant des droits de l’homme et du dialogue entre les peuples est mort victime de l’intégrisme religieux, fanatisme criminel. Il croyait en une Afrique nouvelle, totalement décolonisée, débarrassée de ce qu’il appelle « les voyous et les mauvaises gens ». Il a lutté contre la corruption et contre l’aliénation culturelle.

L’islamisme radical gagne du terrain notamment en Afrique ; chassé du Mali, ce fondamentalisme absurde est issu de l’ignorance et du cynisme d’hommes invisibles qui financent le crime au nom d’une religion dont le nom et le sens sont la paix.

Venus de Somalie, un pays vivant dans le chaos depuis la chute en 1991 de son président Siad Barre, un pays sans Etat de droit, ces jeunes fanatiques al Shabab sont connus pour leur violence et leur barbarie. Ils ont fait allégeance à Al Qaida et ont commis 556 actes de terrorisme depuis 2009, tuant 1437 personnes.

Leur lien avec les pirates qui sévissent dans les côtes somaliennes est évident. Estimés à 7000 hommes, ils contrôleraient 80 % du territoire somalien.

Il a fallu que Kofi Awoonor tombe sous les balles de ces voyous qui ont réussi à remplacer l’instinct de vie par celui de la mort, la mort donnée ou subie.

 

 

 

« Promesse d’espoir » est le titre de son dernier recueil à paraître en 2014. Il écrit en anglais. Voici une traduction d’un de ses derniers poèmes :

 

En traversant une nouvelle aube

Nous lisons parfois les lignes de la feuille verte

Nous passons nos doigts

Sur le bois lisse et précieux

Des arbres anciens

Il arrive que le coucher du soleil nous interpelle

Comme nous cherchons les lignes qui font voyager les nuages

Une trame avec toutes les couleurs

Telles que le premier artiste les a réunies

 

De nouveau ils dansent dans les rues

Le rire des enfants éclaire les maisons

Au bord de la mer

Les ruines des dernières tempêtes nous rappellent

La richesse de nos ancêtres

Richesse pillée, ravie, mise au mont de piété

Par un grand père irresponsable

Il vivait comme un seigneur

Jetant les générations futures vers le désespoir et la ruine

Mais qui dit que notre temps est fini ?

Qui dit que le fabricant de cercueils et le fossoyeur se concertent

Pendant que des curés éventent leurs habits ?

Le chœur et les tambours répètent

 

Non ; là où le ver mange

Une graine pousse et croit

Les Dieux conseillers

Ont mesuré le temps avec des arguties d’éternité

Longues et sinueuses

Et la mort quand elle frappe à la porte

Elle est munie d’une carte de visite inimitable

Elle trouve un foyer ressuscité

Grâce au rire et à la danse

Grâce à la fête de la chair de l’agneau

Et la bouillie rouge du blé nouveau

 

Nous sommes ceux dont les champs ont été envahis

Par de mauvaises personnes, des voyous

Ceux qui ont interrompu notre danse

Avec des chansons obscènes

Et des gestes déplacés

 

Quelqu’un a dit : un poisson malade a nagé jusqu’à notre lagune

Cherchant un territoire où déposer son fardeau

En accord avec le Plan Originel.

 

Maître, peux-tu conduire notre bateau ?

Fais-le s’il te plaît

Je te l’ai demandé il y a longtemps

A la maison

Là où le front de mer s’est rétréci au point de n’être

Que l’espace étroit de l’enfance

 

Nous disons bienvenue aux voyageurs

Rentrez à la maison

Sur le nouveau bateau fait avec le bois fraichement coupé

De l’arbre qui reste debout.

 

(traduit de l’anglais par Christiane Kayser et T.B.J).