Une affaire qui sent mauvais

Par Tahar Ben Jelloun

09.08.2013
 

Contrairement aux pays nordiques, le roi du Maroc a une fonction politique loin d’être symbolique. Le Maroc est une monarchie constitutionnelle. Le gouvernement issu de la majorité des élections législatives est responsable devant le parlement. Depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed VI, tout est fait dans la volonté d’établir une vraie démocratie et un Etat de droit. Mais cet état idéal n’existe pas encore. La presse est relativement libre, même si de temps en temps des journalistes sont brutalement rappelés à l’ordre. Le droit de faire grève et de manifester est garanti. Ce qui n’empêche pas la police de réprimer violemment les manifestants comme cela s’est passé à Rabat et à Casablanca le vendredi 2 août. Justement, des militants des droits de l’homme ainsi que les familles des enfants abusés par Daniel Gavan sont sortis crier leur horreur quand ils ont appris que le pédophile qui a violé tant d’enfants au Maroc faisait partie des prisonniers graciés par le roi. Le scandale a fait le tour de la toile sur internet. Le Maroc était mis à l’index pour cette libération qui ne s’imposait pas du tout.

La presse mondiale s’est emparée de l’affaire et a poussé le roi à réagir. Un communiqué du palais royal reconnaît qu’il y a eu une erreur et que le roi n’était pas au courant du dossier de cet individu. Ce qui est tout à fait plausible. Une enquête approfondie a été lancée pour voir comment ce criminel s’est retrouvé sur la liste présentée au roi pour signature.

Le scandale n’ayant pas pris fin, le roi vient d’annuler cette grâce et a demandé au ministre de la justice marocaine de voir avec son collègue espagnol la suite à donner à cette affaire.

La presse marocaine est en colère. Le ministre de l’intérieur a ordonné une répression féroce des manifestants ; le sang a coulé et les télévisions du monde l’ont montré. Un journaliste a demandé comment est ce possible de « tabasser des citoyens qui sont d’accord avec le roi ?  » ; un autre a évoqué un « complot contre le roi » qui aurait été ourdi par des gens du gouvernement cherchant à mettre le monarque en difficulté. Il est vrai que Mohamed VI a été durant quelques jours au centre d’une polémique où il est apparu piégé par cette affaire. En outre le ministre de la justice a dès le début rejeté toute responsabilité de cette grâce. Il a déclaré : « Gracier Daniel Gavan est une décision souveraine et si le roi a accordé sa grâce, il doit avoir certainement ses raisons ». Autrement dit, sa responsabilité a été dégagée.

 

Des observateurs font remarquer trois faits : un : le premier ministre n’a pas d’autorité sur ses ministres ; deux : le ministre de la justice a mis le palais en difficulté en laissant entendre que « cela le dépasse » ; au lieu de protéger le roi il tire son épingle du jeu. trois : le ministre de l’intérieur a réagi de façon brutale et disproportionnée, ce qui a fait dire à un jeune homme victime du pédophile et qui a été frappé par la police : « je suis violé une deuxième fois ». C’est le premier accroc public entre le palais et le gouvernement islamiste, lequel est dans un état boiteux puisque les ministres du parti de l’Istiqlal (droite) ont démissionné et n’ont pas été remplacé.

Tout le monde sait que Mohamed VI est un homme moderne (a beaucoup amélioré la condition de la femme, ce qui n’a pas été du goût des islamistes), humain (sa sœur ainée préside une association pour les droits de l’enfant), mais c’est aussi un homme politique très subtile et est arrivé jusqu’à présent à jouer l’arbitre entre le gouvernement et les autres partis.

Cette affaire dégage une mauvaise haleine. Elle a poussé le roi à dire qu’il s’est trompé. Son autorité a ainsi été mise en cause de manière indirecte. Mohamed VI ne communique pas beaucoup. Il s’adresse à son peuple à de rares occasions, toutes officielles comme la fête du trône par exemple. Il n’est pas du genre à venir s’expliquer à la télévision. D’où le retard qui lui est reproché dans ses réactions. La presse marocaine regrette que le communiqué du palais soit arrivé trop tard.

A présent, le fait que Daniel Gavan soit en liberté agace tout le monde. Serait-il possible qu’il soit arrêté et remis en prison en Espagne où il devrait purger sa peine (30 ans) ou mieux encore qu’il soit extradé et remis dans la prison de Kénitra qu’il n’aurait jamais dû quitter ?

Cette affaire a pris des proportions énormes. Heureusement que les relations entre l’Espagne et le Maroc sont bonnes C’est l’occasion de le prouver.