Egypte : Déclin de l’islamisme

Chronique publiée dans La Repubblica et dans Lavanguardia Par Tahar Ben Jelloun

10.07.2013
 

La preuve est claire : on ne gouverne pas avec des prières. L’islamisme ne cesse de démontrer son incapacité à trouver des solutions aux problèmes quotidiens des peuples.

Il y a plus de deux ans les Egyptiens se sont révoltés contre le régime autoritaire et arbitraire de Moubarak. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de révolte ou de colère momentanée, il s’agit bien de révolution. Le peuple est divisé mais la majorité a constaté que l’islamiste Mohamed Morsi n’était pas plus démocrate ou plus compétent que Moubarak. Il a beau crier sa « légitimité » issue des élections, le peuple a voulu son départ réclamant une vie digne et juste. On ne gouverne pas un pays avec des mots et des prières, ni avec une répression tout azimut. Les gens ont besoin d’actes concrets qui changent leur vie quotidienne. Or le règne de Morsi a été marqué par de la violence à tous les niveaux et une insatisfaction généralisée. Violence contre les femmes, lynchage d’une petite communauté chi’ite sans que la police ou l’armée interviennent, non protection des Coptes que le pouvoir islamiste a abandonné, arrestations des opposants, tortures, disparitions etc. Les Frères musulmans, n’ayant pas le sens de l’Etat, ont cru que l’Egypte leur appartenait.

La révolution actuelle oppose deux clans : les islamistes groupés dans le parti des Frères musulmans et dans d’autres mouvements plus radicaux comme des Salafistes et le Parti Liberté et Justice sont face aux démocrates, laïcs, épris de liberté et de modernité. Les femmes sont en majorité dans ce clan d’opposition, car tout ou presque tourne autour de la condition de la femme, de sa liberté, de son être.

Ce qui est nouveau et remarquable c’est que les Egyptiennes et les Egyptiens n’ont plus peur de la répression, de la prison et même de la mort. Plus de 20 personnes sont mortes et plus de 200 blessés en deux jours de cette révolution. C’est une question de dignité, de valeurs et principes moraux. La révolution ne se déroule pas uniquement Place Tahrir. Elle est aussi à Suez, à Alexandrie et d’autres villes de province. Ce n’est pas une mauvaise humeur d’un peuple, c’est un violent désir de changement. Morsi ne l’a pas accepté. Il pensait que sa légitimité électorale le protégerait. Erreur. L’armée qui avait favorisé son élection se veut la porte-parole du peuple. Elle dit : « Al Geich wa chaab yad hahida » (l’armée et le peuple sont une même main).

Les Islamistes ont réussi à fédérer contre eux plus de la moitié du peuple égyptien. 20 millions de personnes sont descendues dans les rues. Leurs slogans rappellent ceux érigés contre Moubarak. La solution est entre les mains des militaires ; cependant, ils ne veulent pas prendre le pouvoir car ils savent qu’ils ne pourront pas trouver des solutions aux nombreux problèmes de la société égyptienne. Les grands officiers ont une double casquette ou une double vie : militaires et hommes d’affaires. Moubarak, pour avoir la paix, avait offert aux généraux des postes dans l’industrie et autres affaires qui rapportent de l’argent. Certains font l’élevage de poulets, d’autres vendent du ciment. Aujourd’hui, presque 25% de l’économie du pays est entre les mains des officiers supérieurs. Si ces généraux prenaient le pouvoir, ils devraient prendre des décisions impopulaires qui auraient comme conséquence d’avoir contre l’armée aussi bien les laïcs que les religieux. En outre l’armée agit tout en faisant attention de ne pas perdre l’aide américaine qui peut atteindre jusqu’à 2 Milliards de dollars (presque le double pour Israël). Le secrétaire américain à la défense a déclaré que « Morsi n’a pas fait le nécessaire pour sortir l’Egypte de la crise ». Il a téléphoné la veille au chef d’etat major et ministre de la défense, Abdelfattah Assissi.

Morsi et ses proches parlent de coupe d’Etat. L’armée nie. Si elle reconnaissait que la destitution de Morsi est un coup d’Etat, elle perdrait l’aide américaine, car par principe les USA n’aident pas les gouvernements issus de coup d’Etat militaire. Alors le général Abdelfattah Assissi a remis le pouvoir au président de la cour suprême constitutionnelle Adly Mansour et a pris plusieurs décisions après une réunion avec des éléments de la société civile et même des religieux. Le ton de son allocution était empreint de religiosité. Cela pour ne pas laisser croire que c’est une révolution contre l’islam.

Reste que la mise à l’écart (et même l’arrestation) de Morsi pose un problème constitutionnel : il a été élu démocratiquement. C’est par des élections qu’il aurait dû être battu. Mais sous la pression de plusieurs millions d’Egyptiens dans les rues, Assissi a pris les devants. Cette présence extraordinaire du peuple dans les rues est une sorte de contre poids à la légitimité électorale de Morsi.

Les conséquences de ce changement important (on parle de récupération de la révolution) touchent l’Arabie Séoudite qui a appuyé Assissi et le Qatar qui ne s’est pas encore prononcé. Sa télévision Al Jazera transmettait en direct les manifestations en coupant en deux l’écran, un côté pour les opposants, l’autre pour les Frères musulmans.

Reste la réaction attendue du sanguinaire Bachar al Assad qui applaudit les militaires ayant destitué l’islamiste Morsi. Il veut dire que lui aussi est en lutte contre la vague islamiste et ce qu’il fait c’est l’empêcher d’arriver au pouvoir.

L’Egypte est le plus grand pays arabe. Mais ce géant est malade. Rien ne marche vraiment. L’Egypte a grossi (80 millions d’habitants) ; ses besoins sont difficiles à satisfaire. Une chose vient d’être démontré de manière éclatante : la religion ne peut pas répondre à toutes les attentes d’un peuple. L’islamisme est en déclin. La Tunisie connaîtra tôt ou tard ce revirement historique. Plus que jamais, l’islam est invité à rester dans les cœurs et dans les mosquées. La scène politique ne lui convient pas.