Mon voyage avec François Hollande au Maroc.

Paru dans La Repubblica le 6 avril 2013. Par Tahar Ben Jelloun.

07.04.2013
 

Mercredi 2 avril, la veille de notre départ à Casablanca éclata le scandale de l’ex ministre du budget Jérôme Cahuzac qui a fini par reconnaître qu’il avait eu un compte en Suisse non déclaré. La Vème république est secouée par cette information : le ministre chargé de lutter contre la fraude fiscale se trouve être un vulgaire fraudeur. Il a mis le gouvernement socialiste et le président de la république dans une situation très difficile. Il a menti au président de la république, au parlement, à la France. Il a trahi la confiance de son ami François Hollande. Un coup très dur en cette période de crise économique, d’augmentation de chômage et de difficultés dans plusieurs domaines.

Je me disais le jeudi matin que le président allait être tendu, de mauvaise humeur, qu’il allait être bouleversé par cette épreuve, la plus terrible depuis son élection. Pas du tout, il est arrivé en bonne forme au Pavillon d’honneur d’Orly où ses invités l’attendaient avant de monter dans l’avion présidentielle. Il a salué chacun, parlé avec certains, souriant, attentif, suivi par sa campagne Valérie Trierweler, belle, élégante. Le Maroc allait lui faire oublier les ennuis que cette histoire allait lui créer. Une échappée. Une parenthèse.

Moi j’aurais été trahi de la sorte par un ami, je serais dans un état tel que je n’oserais même pas sortir de chez moi. Je n’aurais pas dormi. François Hollande est solide. Il ne se laisse pas ébranler par les événements. Rien ne transparaît dans son attitude, sur son visage. C’est une force rare chez les hommes politiques. Tant mieux pour lui.

L’avion est très confortable, tous les sièges sont de la classe affaire. La zone du président est devant, avec des appartements et une salle de réunion qui fait aussi salle à manger. Les ministres sont installés juste derrière et nous les invités dans le reste de l’avion. Dès que l’avion a atteint sa vitesse de croisière, François et Valérie viennent saluer leurs invités. Je remarque qu’il a grossi et Valérie un peu maigri. Je demande : « alors ce mariage, c’est pour quand ? ». Valérie n’en sait rien. Elle me rappelle qu’elle s’était mariée deux fois et que ça ne lui a pas réussi. Puis elle ajoute « ça ne pose presque pas de problème pour les visites officielles, sauf si le président doit aller en Arabie Séoudite ou bien visiter le pape au Vatican. Là je ne pourrai pas l’accompagner. En Inde, aux Etats-Unis j’ai été reçue comme une épouse légitime ». Elle a l’air de se contenter de la situation de campagne du président. Elle m’avoue qu’elle s’est assagie et qu’elle fait attention à ce qu’elle dit et fait. Heureuse de passer du temps avec Lalla Salma l’épouse de Mohamed VI. Je lui fais remarquer que François ne montrait pas qu’il venait de recevoir un poignard dans le dos. Elle me dit : « Non, il ne montre rien, mais il est très touché ».

François est souriant. Il dit qu’il est heureux de me voir là. Je n’ose pas lui parler de la trahison, je le remercie et le voilà déjà loin en train de parler avec un industriel.

Le déjeuner à bord est de bonne qualité. Très bon vin. Du magret de canard, des crevettes avec du riz basmati.

Après le déjeuner les ministres circulent dans les rangées. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères me parle de la Syrie et des efforts qu’il entreprend pour trouver une solution. Il me dit ne pas comprendre la politique de Moscou. Je lui parle de l’Algérie. Il m’apprend que les relations sont très bonnes avec son collègue algérien. « L’Algérie a beaucoup évolué sur l’affaire du Mali en fermant ses frontières et en faisant du renseignement. Le Maroc nous aide beaucoup aussi. » Je lui glisse l’information lue dans la presse récemment : les camps de réfugiés de Tindouf servent de base d’entraînement pour les terroristes qui descendent ensuite vers le Mali. Il me dit « justement je ne comprends pas pourquoi le Maroc et l’Algérie ne travaillent pas ensemble ; ce serait formidable pour tout le Maghreb ».

Arrivée à Casablanca sous la pluie. Cortège jusqu’au palais royal. 210 cavaliers encadrent la voiture royale. Présentation de la délégation française au roi. Arrivé à moi, le roi que je salue, me souhaite la bienvenue en arabe, une façon de me dire « tu es chez toi ! »

Programme très serré. Je me dis être président est un métier très fatigant. Je préfère raconter des histoires. Hollande reçoit la communauté française. Discours, mots d’esprit. Il a gardé son sens de l’humour. Des journalistes marocains et français ne parlent que du scandale. Hollande ne semble pas y prêter attention. Le soir dîner de gala au palais de Casablanca, une merveille d’architecture et de décoration traditionnelle. Discours de l’un puis de l’autre. Tout va bien. L’amitié franco-marocaine se porte bien ; elle est solide et se maintient quel que soit le régime en place. Un dîner succulent avec ce qu’il y a de meilleur dans la cuisine marocaine : méchoui d’agneau ; pastilla au poulet ; divers poissons en friture et sauce marocaine ; couscous aux sept légumes ; pastilla au lait, sans parler des entrées variés et nombreux. Boisson : eau minérale ; jus de gingembre d’après une recette spéciale du palais ; jus d’amande. Pas de vin.

Le lendemain Hollande prononcera un discours devant un parlement au complet, dit ce que les Marocains espéraient entendre : « La France trouve que le plan d’autonomie au Sahara Occidental proposé par le Maroc est très sérieux et crédible ». Ovation debout de tous les députés. Ensuite un autre discours devant des étudiants, une conférence de presse où il répond aux questions sur le scandale Cahuzac. Il ne s’énerve pas mais on sent qu’il a été touché au fond de lui-même.

Réunion en fin de journée avec les représentants de la société civile. Il me dit « c’est passionnant, des personnes de qualité, c’est bien d’achever la visite avec cette rencontre ». Il pleut, le cortège roule à toute vitesse vers l’aéroport. Il est 21h30 heure de Paris. Quand l’avion atterrit, il vient saluer chacun d’entre nous. En lui serrant la main je lui dis : « Bon courage pour ce qui vous attend ». Il sourit. On le sent combattif.

Moi qui n’ai fait que le suivre durant ces deux jours j’étais fatigué. Lui, pas du tout. On sait que le pouvoir donne de l’énergie. Il n’en donne pas aux invités. Moi président ? Jamais. J’aime trop la vie pour ça.