Tunisie, Egypte : Révolution en marche.

Par Tahar Ben Jelloun.

11.02.2013
 

L’assassinat de l’opposant tunisien Chokri Belaïd et ses répercutions sur l’opposition laïque et démocratique ainsi que les diverses manifestations en Egypte contestant la nouvelle dictature islamiste prouvent que ce qu’on a appelé « le printemps arabe » n’est ni terminé ni perdu en chemin. Même si des islamistes étrangers à ces deux révolutions se sont « démocratiquement » emparé du pouvoir, cela ne veut pas dire que les peuples acceptent le nouveau régime. L’incompétence, les désaccords internes au mouvement religieux décrédibilisent ces gouvernements, incapables de lutter efficacement contre la corruption, le chômage et la pauvreté ni de mettre fin aux agissements criminels de salafistes décidés à instaurer par la violence et la terreur la charia tôt ou tard dans ces pays. Le journaliste et opposant Ben Brik compare le martyr de Chokri Belaïd à celui du syndicaliste Ferhat Hached, assassiné par un groupe terroriste en 1952. S’en suivit une grève générale qui fut le début de la lutte pour l’indépendance.

Il a fallu qu’ils passent par l’épreuve du pouvoir pour que les islamistes apparaissent sous leur vrai visage, celui du fanatisme et de l’intolérance. Aujourd’hui, même s’il n’y a pas de preuves, c’est Ennahda qui est rendue responsable de la mort de Chokri. Un journaliste tunisien a été arrêté pour avoir accusé le ministère de la l’intérieur de cet assassinat. Le gouvernement, sachant qu’il était menacé, n’avait rien fait pour le protéger ni enquêter sur l’origine de ces menaces envoyées par sms sur son téléphone ou par écrit. Il n’est pas le seul à être visé par ces menaces de mort. On sait que les salafistes sont violents et n’hésitent pas à tuer. On sait aussi qu’Ennahda entretient des relations ambigües avec ces fous furieux. Au mois de septembre dernier, les salafistes ont attaqué l’ambassade américaine à Tunis. Encore une fois le pouvoir s’est montré faible et complaisant à l’égard de ces djihadistes. Par ailleurs, ce pouvoir a été contesté en deux ans par 200 grèves régionales et à présent par une grève générale nationale qui le met au pied du mur.

Ennahda accuse la France de s’être ingérée dans ses affaires. Manuel Vals a caractérisé l’islamisme de fascisme. Il est vrai que la mort de Chokri Belaïd a eu un grand effet en France où vit une importante communauté tunisienne. Quand on évoque « la main de l’étranger » c’est qu’on n’a pas d’argument pour expliquer ce qui s’est passé. Pour le moment, l’élaboration de la nouvelle constitution est en panne. Le gouvernement n’est plus crédible et le premier ministre n’arrive pas à constituer un gouvernement de technocrates. La Tunisie sombre dans une période où la guerre civile est menaçante. Il en est de même en Egypte où Morsi persiste dans ses exigences et se comporte comme l’ancien président Moubarak. Le frère d’Ayman al Zawahiri, n° d’al Qaïda, vient d’accuser « La France d’avoir déclaré la guerre à l’islam » en intervenant au Mali.

Fin janvier 42 personnes sont mortes dans les manifestations contre Morsi dans la ville stratégique de Port Saïd. Malgré l’appel au calme du recteur de l’université d’ El Azhar, centre de la pensée islamique, les Egyptiens sont descendus dans les rues d’Alexandrie, d’Ismaïlia, du Caire et bien d’autres cités. Morsi est accusé d’avoir trahi l’esprit de la révolution ; quant aux Frères musulmans, ils accusent les opposants de vouloir déstabiliser l’Etat. La contestation se poursuit et rien n’est réglé. Ni la Tunisie, ni l’Egypte n’ont retrouvé le calme. C’est que la révolution continue et la lutte à laquelle nous assistons se passe entre deux courants : d’un côté les islamistes déjà installés au pouvoir mais incapables de l’exercer démocratiquement ; de l’autre une opposition d’inspiration laïque, en tout cas non religieuse, attachée à l’émergence de l’individu, à sa liberté de parole et d’action, dans un Etat de droit qui ne serait soumis à aucune idéologie particulière, ni islamique ni marxiste.

L’assassinat de Chokri Belaïd marque un tournant dans l’histoire de la révolution tunisienne. Leader de la modernité, symbole d’une opposition sans concession, le défunt est populaire. Il incarnera l’éveil de la conscience révolutionnaire à l’image de Mohamed Bouaziz qui, par son geste et sans être conscient des conséquences qu’il allait provoquer, était devenu le premier martyr de cette révolution.