Journal indien

Par Tahar Ben Jelloun. New Delhi Janvier 2013.

11.02.2013
 

Diverse et semblable, complexe et contradictoire, l’Inde ne se livre pas. Personne ne peut prétendre la comprendre.

Vingt ans sont passés entre mes deux visites en Inde. La première fois j’étais arrivé au milieu de la journée. En sortant de l’avion, je me souviens avoir eu un choc physique qu’on n’oublie pas : L’Inde a des odeurs spécifiques qui vous accueillent et vous plongent immédiatement dans un dépaysement certain. Odeurs d’épices, de parfums, d’air pollué, odeurs d’une humanité qui vit et se bat et qui ne s’arrête pas pour vous regarder. La vie dans ses rythmes et mouvements perpétuels. Une vie arrachée avec les dents.

Cette fois-ci j’ai débarqué de nuit. Pas d’odeurs. Un aéroport immense, propre, efficace. J’ai marché longtemps avant d’arriver à la police des frontières. Des couloirs infinis, le sol recouvert d’une moquette moche. Pendant que j’avance les images du film de Kathryn Bigelow « Zero Dark Thirty », que j’ai vu à Paris juste avant mon départ, me hantent. La chasse à l’ennemi numéro 1 de l’Amérique (et du monde) Oussama Ben Laden est menée tambour battant. L’Amérique se venge, se rend justice. Pourquoi je repense à ce film ? Parce que chaque fois que je pense à l’Inde je me souviens de la tragédie de Bhopal qui s’est produite dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984. Cette nuit, un gaz létal de l’usine américaine Union Carbide qui fabrique des pesticides s’est échappé et a fait 8000 morts les trois premiers jours (ces morts on les a appelés « The Lucky one »). Car au total, la négligence criminelle de M. Waren Anderson, le patron de l’usine, a fait en tout 20 000 morts plus un demi million d’êtres humains touchés.

Malgré toutes les protestations du peuple indien, jamais cet homme qui avait fui, n’a été jugé.

Je repense à cette catastrophe, car en lisant un article de l’écrivain indienne Harundhaty Roy, auteur du remarquable roman « Le Dieu des petits riens », j’ai relevé cette remarque : « Lors d’une manifestation à la mémoire de ces morts, une femme qui avait perdu toute sa famille, a écrit sur une pancarte : « Vous voulez Oussama, donnez-nous Waren Anderson ».

Certes l’un a planifié des actes terroristes, l’autre a refusé de sécuriser son usine en sachant pertinemment qu’il y avait un risque. Il a privilégié ses intérêts en sachant qu’il pouvait faire des victimes. Le résultat est le même : des milliers de personnes innocentes sont mortes. Mais le prix d’un citoyen américain n’est forcément pas le même que celui d’un Indien.


Vendredi 25 Janvier

Je pars en voiture à Jaipur où se tient l’un des festivals littéraires le plus important du monde. Nous sommes à 250 km de New Delhi. Six heures de voyage.

La première chose qui me frappe par rapport à ma première visite, c’est le nombre de voitures particulières. Les Indiens découvrent les charmes des embouteillages. La deuxième chose c’est qu’on parle de plus en plus anglais qu’avant. C’est en Inde que l’anglais est le plus parlé dans le monde. Cette langue sert de véhicule commun aux diverses ethnies jouissant par ailleurs de 28 langues reconnues.

Je découvre une nouvelle ville, Gurgaon. Elle touche New Delhi. Elle est considérée comme la banlieue la plus proche pour ceux qui travaillent dans la capitale. Des constructions chaotiques, des petites maisons, des habitations de fortune. Le bruit est permanent. Des klaxons et bruits de moteurs. Un nombre impressionnant de camions, portant au dos l’inscription : « Blow Horn » (appuyez sur le klaxon). Des voitures se faufilent entre les gros porteurs et d’autres véhicules. C’est comme au Caire. Pas de discipline. On conduit comme on peut. Je remarque des poteaux électriques datant d’avant guerre. Les fils pendent. Ils sont en bordure de la route. Peu de champs verts. Ici ou là, des constructions inachevées : des amorces de pont, des immeubles abandonnés, des bâtiments vides., des tas d’immondices en plein air.

En s’approchant de Jaipur, je vois deux superbes éléphants décorés qui marchent dans le sens des voitures. Quelques vaches s’ennuient. Personne ne s’en occupe. L’entrée de la ville est encombrée de voitures et de « rickshaw » (triporteurs ; ils portent tous la marque italienne Piaggio).

Parce que c’est la veille du Mouloud, anniversaire de la naissance du prophète Mahomet, les boissons alcoolisées sont interdites dans toute l’Inde durant deux jours. C’est le « Dry Day ». Tout le monde en convient : cette interdiction est un signe de respect adressé aux 13% de musulmans en Inde (130 millions environs). Au dîner, eaux minérales et sodas. Mais les musulmans ne sont pas pour autant aimés. Des attaques de musulmans ont eu lieu dans la région d’Assam (près du Bengladesh) ainsi qu’à Bombay et à Jaipur. L’Etat indien a accusé le Pakistan d’être derrière ces attentats qui firent des dizaines de victimes. L’islam au Rajastan est imprégné de mysticisme. A Jaipur, il y a l’école des Deobandi qui forme des musulmans soufis.

La cuisine de cette région est riche mais comme ailleurs dans le pays, très épicée. Il faut aimer. Je me contente de manger du riz blanc et des crêpes « naan » qui me rappellent mon enfance.

Je visite la vielle ville de Jaipur avec Romain, un ami français qui parle parfaitement le hindi. Nous circulons en rickshaw, ce qui nous secoue énormément vu que la chaussée est pleine de trous à cause de la mousson. Notre chauffeur s’appelle Shankar. Il est religieux et quand Romain me présente en tant qu’écrivain, il lui demande : « Qu’est ce qu’il veut faire comprendre aux gens en écrivant ? » Question pertinente venant d’un homme simple et très pauvre (il gagne l’équivalent de 200 Euros par mois). Je lui réponds : « je parle de solitude, celle de chacun de nous, celle de tous. »

Le viol puis le suicide de la jeune femme de 24 ans le 17 décembre 2012 a non seulement provoqué une vague immense d’indignation en Inde mais il a permis aux forces réformistes et féministes de se faire entendre. Le statut de la femme est des plus dramatique. Le fait que la victime soit étudiante en médecine a fait que la classe moyenne s’est identifiée à elle et a fait éclater le scandale. Des filles violées et maltraitée dans les campagnes ou dans les milieux pauvres sont hélas très nombreuses. Cette violence traduit un degré de frustration et de misère sexuelle assez élevé chez nombre d’hommes.

Les Indiens s’accommodent facilement du système des castes et des inégalités qui ont parfois un caractère esclavagiste. Comme me dit Shankar : « on veut être moderne mais pas comme en Occident ». A Jaipur les mariages dans leur majorité sont encore des « mariages arrangés » entre les familles dans le respect d’une endogamie stricte. La dote est apportée par la femme qui, en se mariant, rompt tout lien avec sa famille et se soumet à celle de son mari. Si par malheur celui-ci décède, elle sera rejetée par tous. Il y a même un hospice des veuves. Les infanticides des filles sont encore fréquents. L’Etat a du mal à les empêcher. La loi interdit aux médecins de dévoiler le sexe de l’enfant pour qu’il n’y aie pas d’avortement au cas où le couple apprend que la naissance sera féminine. De ce fait, il y a plus d’hommes que de femmes (on me dit 800 pour mille).

Jaipur compte beaucoup sur le tourisme. Mais la pauvreté est visible. Des immondices sont jetées en bordure de la chaussée. Des chiens et des porcs affamés mangent là. Des mendiants sont regroupés autour d’un restaurant populaire. Romain me dit « je vous emmène au Médina Hôtel, le meilleur ». Je suis révulsé par le manque d’hygiène. Les Indiens mangent avec les doigts une sorte de ragout de viande de brebis. Les odeurs d’épices diverses et variées me donnent la nausée. Je mange des naan pendant que le muezzin appelle à la prière.

Shankar nous invite à prendre le thé chez lui. Une petite maison peinte en chaux verte. A l’entrée des vaches maigres sont attachées. Toute sa famille habite dans cette maison : les parents, les frères avec leurs femmes et enfants. On monte sur la terrasse. Une petite fille mange par terre. Une souris se promène. Shankar et ses frères mâchent du paan, sorte d’herbe mélangée à des épices fortes. Le thé est très sucré ; il est forcément au lait et aux épices. Shankar me présente : « l’homme qui parle de la solitude » et ajoute « nous sommes tous frères, les hommes c’est comme les fleurs, il y en a qui sont rouges, d’autres blanches, d’autres jaunes… »

Scandale au Jaipur Littérature Festival : le sociologue indien Ashis Nandy, lors d’un débat sur « la république des idées » a dit que la caste des Dalits (des intouchables ; en bas de l’échelle sociale) a été aussi gagnée par la corruption. Protestations dans la presse et arrestation de Nandy. La démocratie indienne tient à faire prévaloir les principes partout. La liberté d’expression revendiquée par l’orateur ainsi que par les directeurs du festival ne permet pas la diffamation. Pourtant la corruption n’est pas un sujet tabou. C’ est un fléau s’étendant partout. L’Inde a été classée à un niveau très éloigné du Danemark qui serait le pays le plus propre. (La France est 22ème et l’Italie 72ème).

Si l’Inde a une croissance de 5% c’est aussi parce qu’on ferme les yeux sur certaines pratiques dans le domaine des investissements.

Le retour à Delhi en voiture est interminable. C’est un pays en travaux ; des chantiers partout. 5O km avant d’atteindre Delhi, le ciel devient blanc. Pire que le brouillard, une pollution épaisse. L’eau potable est rare. Des collines d’ordures sont laissées aux animaux et quelques oiseaux noirs.

Sonia Ghandi, l’ex-italienne, fait un discours à la télé, parle le hindi sans accent. La rumeur dit qu’elle est malade. Son fils Rahul, 43 ans, serait prêt à lui succéder à la tête du Parti du Congrès. Mais une malédiction plane sur la famille Ghandi. Un vieil indien m’a affirmé : « Plus jamais un Ghandi ne dirigera l’Inde ». Des panneaux publicitaires remercient Rahul Ji. En ville on fête le centenaire d’Arita Sher-Gil, une artiste morte à 28 ans. Aucune de ses toiles n’est autorisée à quitter le pays. Elle fait partie du patrimoine.


Jeudi 31 janvier.

Départ à Chandigarh. Beaucoup de contrôles. Un pays hyper sécurisé. L’aéroport est peint en teintes militaires. Des avions de chasse sont rangés. Des hélicoptères camouflés. Le Pakistan est tout près.

Chandigarh a été dessinée et conçue par Le Corbusier. Ce fut Nehrû qui demanda à cet architecte franco-suisse de construire cette ville qui est devenue la capitale du Pendjab. C’est le lieu où il y a le plus de réalisations signés par Le Corbusier.

 

Vendredi 1 février

Un sentiment de solitude et de mal être. Une telle multitude de gens, pauvres, travaillant sans relâche, une ville blanchie par la poussière, des rues en travaux, tout cela me donne l’impression d’être perdu dans un monde où je ne contrôle rien. L’anglais rudimentaire que les gens parlent m’est incompréhensible. Des étudiantes me font visiter les sites touristiques de Chandigarh. D’abord l’immense lac qui donne à la ville un aspect de calme et de sérénité. Ensuite le fameux Rock Garden, conçu par l’artiste Nek Chand qui, après la partition en 1947 fut bouleversé par les innombrables déchets dus à des destructions, décida de les récupérer et de les utiliser autrement. Jardin de pierres, de roches, d’objets quotidiens recyclés comme œuvre d’art : ainsi des murs de prises électriques en plastique, de la porcelaine cassée, des statuettes représentant des danseuses, des joueurs de pipeau, des porteurs d’eau, des singes, des lions, des chevaux. Influencé par Le Corbusier et par Gaudi, cet artiste est aujourd’hui reconnu et aimé.


Samedi 2 février : Rencontre avec des étudiants.

Des étudiantes me proposent de discuter avec moi trois thèmes qui concernent la société indienne : le problème des castes, les mariages arrangés et la question délicate des infanticides.

Même si les castes existent encore, l’Etat a tout fait pour qu’il n’y ait pas de discrimination à l’égard des gens considérés au bas de l’échelle sociale. Des quotas ont été imposés partout. Aishwarya, 22 ans, elle vient de terminer ses études me dit : « La démocratie fait ce qu’elle peut, mais les mentalités ne changent pas vite ; il y a du racisme ; la preuve cette manie qu’ont les femmes de tout faire pour blanchir leur peau ; elles dépensent beaucoup d’argent pour ressembler à des blanches alors que le plus grand acteur indien Chah Rukh Khan a la peau très foncé ainsi que Prabhudeva, le plus célèbre de nos danseurs ».

Quelle que soit l’évolution de la société, les mariages sont dans la majorité des cas arrangés entre familles. Certes, il y a quelques mariages d’amour, mais c’est rare. La fille doit apporter une dote (de l’or ; de l’argent ou bien une voiture). Plus la dote est élevée mieux elle sera traitée par la belle famille.

Mais le problème le plus préoccupant actuellement en Inde est celui de l’infanticide : des femmes qui accouchent d’une fille s’en débarrassent avec l’assentiment de tout le monde. C’est pour cette raison que l’Etat a interdit que les médecins informent la femme enceinte du sexe de l’enfant. En même temps, l’avortement est autorisé. Le fait qu’il y'ait 800 femmes pour mille hommes, inquiète l’Etat. Cette disproportion a eu pour conséquence le vol des garçons revendus dans d’autres Etats.


Dimanche 3 février.

Retour à New Delhi qui a atteint un pic de pollution irrespirable. Le ciel est blanc, l’air est lourd. Dans l’avion je lis le quotidien Handustan Times qui consacre quatre pages à ce qu’il appelle « La République de l’Intolérance », évoquant l’affaire du sociologue Ashis Nandy, l’affaire de Salman Rushdie forcé d’annuler sa visite à Calcuta où il devait présenter le film adapté de son roman « Midnight’s Children, et bien d’autres cas.

L’affaire des marins italiens accusés d’avoir tué deux pêcheurs indiens à Kochin (Karala) est toujours en cours. Ils ne peuvent quitter New Delhi où ils sont en résidence, attendant leur procès.

Une pléiade d’homme politiques et hommes de culture inaugurent La Foire Internationale de Delhi, dont la France est l’invitée d’honneur. Le ministre de la culture, écrivain, parfait francophone fait l’éloge de la culture française. L’ambassade et ses services culturels travaillent d’arrache pied pour se faire une place dans cet immense pays totalement acquis à l’influence anglo-saxone. La quasi totalité des voitures qui circulent sont japonaises, les autres appartiennent à l’homme d’affaires indien Tata. J’ai vu une Renault ! Pas de Fiat ni de Wolkswagen.

L’Inde se développe à toute allure. Par rapport à ma première visite, je constate qu’il n’y a plus de gens qui dorment sur les trottoirs, que la pauvreté a reculé, que l’Etat a renforcé la démocratie et l’Etat de droit. L’eau est un gros problème. Cela entraine un manque d’hygiène. Beaucoup de rues n’ont pas de trottoir, d’où de la poussière. C’est un pays immense, avec une population concurrençant la Chine, et un protectionnisme économique qui laisse peu de place pour l’importation. Tout ce qui est importé est hyper taxé. Cela décourage tout le monde. L’Indien est nationaliste et susceptible ; raffiné et attaché à la spiritualité ; moderne mais attaché à ses traditions même les plus anachroniques. Difficile de le définir en fait. Il vaut mieux aller voir et surtout ne pas porter de jugement.