La poésie, la vie

Par Tahar Ben Jelloun

28.12.2010
 

« Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». C’est ainsi que René Char désigne le poète encombré de difficultés quotidiennes, issu d’un pays où les questions sont des problèmes, où la poésie n’est pas une douce musique accompagnant le coucher du soleil, où l’écrivain est témoin, vigilant et responsable. On aurait aimé écrire pour passer le temps, pour chanter les beautés du monde, pour célébrer le temps heureux. Or le bonheur n’a pas besoin de littérature. La vie accomplie, harmonieuse et équilibrée n’a pas besoin de poésie. Mais cette vie-là est une fiction. La vie est une lutte où chaque jour il faut sauver son âme et parfois son corps. Le poète s’entête à vouloir changer le monde avec ses mots, changer les hommes avec sa volonté et son vœu de bonté. Or la poésie non seulement ne change ni l’homme ni le monde mais elle accuse les travers de l’être, les creuse, les met en évidence. Certes un vague espoir existe, sinon plus personne ne prendrait sa plume pour écrire.


Le poète est celui qui parle au sein du temps. Il est dans le temps, embusqué tel un chasseur dans une forêt incertaine. Il est comme le souligne William Faulkner dans son roman « Tandis que j’agonise » celui qui repère « la douleur et le désespoir des os qui s’ouvrent, la dure graine qui enserre les entrailles violées des événements ». La poésie est là, dans cette exigence absolue ne laissant de place à rien d’autre qu’à la douleur du monde qui se répand chaque jour davantage sur les êtres les plus démunis, les plus abandonnés. Des hommes et des femmes qui se couchent pour se défendre du vent, de la poussière et du mépris d’autres hommes.

La poésie surgit de ces cendres sur lesquelles pousse comme par inadvertance la fleur qui vient démentir nos peurs, nos angoisses.

La poésie n’est pas une digue contre la misère, mais elle est l’atome de silence qui inscrit la dignité dans son essence. Elle reflète à nos yeux la beauté du ciel, l’innocence du regard de l’enfant qui ne demande rien au monde qui l’ignore. Il y a aussi le bourbier, l’eau dormante, le lac profond des ignorances. Le poète dénonce, crie, secoue les consciences sans jamais parvenir à triompher. Je me souviens d’une discussion avec le très regretté Mahmoud Darwish autour de l’inutilité de la poésie. Avec toute une vie de poésie, on aurait pu croire que la Palestine serait libérée. Il est parti, fatigué, abîmé par les reflets de cette illusion. Mais c’est dans la résistance et par la résistance que l’homme forge sa dignité d’homme, donc de poète.


Dans « Les Possédés » Albert Camus fait dire à Lipoutine : « Il faut aller au plus pressé. Le plus pressé, c’est d’abord que tout le monde mange. Les livres, les salons, les théâtres, plus tard, plus tard…Une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare. » C’est là une façon brutale de poser un vrai problème. Que vaut un poème, que vaut un livre, face à un homme qui meurt de faim, face à un peuple dépossédé de sa terre, oublié par les instances internationales, jeté dans des camps attendant un retour à la maison rendu de plus en plus illusoire  ? Evidemment, la poésie ne donne pas à manger, ne rend pas justice à un peuple meurtri par un occupant arrogant. Mais dans l’urgence, elle se met en attente, elle laisse la place à l’action pour que l’homme non seulement mange, mais qu’il soit intégré dans sa dignité. L’acte d’une telle intégration est une forme de poème. Se battre pour la dignité est un acte poétique. Ce n’est pas quelque chose d’abstrait ou d’imaginaire. C’est une réalité incontestable.

Faire danser la vie ! La faire chanter en nous, dans nos espérances et réclamer qu’elle soit juste, belle, digne. Le poème est dans cette attitude. La vie c’est cette éternité qui nous rejoint et nous oblige à la défendre, à lui épargner les souillures de la médiocrité. C’est pour cela que la poésie est rare. Elle ne souffre aucune faiblesse, aucun compromis, elle est droite, impitoyable, pas de complaisance, pas de verbiage. La poésie est aussi cruelle que les mathématiques. Vous n’imaginez pas une lettre en trop ou un chiffre erroné dans une formule mathématique. La poésie est de la même nature : pas de négociation avec la vérité. Il est vrai, comme nous le fait remarquer Herman Melville que « la vérité exprimée sans compromis a toujours des bords déchiquetés ». Il en est de même de la poésie qui se moque pas mal de ses contours abimés par le malheur, qui se hisse au-dessus des astres qui nous fascinent.

Le temps est l’artificier le plus intègre de la poésie : la force d’un poème est dans la résistance au temps et à l’Histoire ; rien ne bouge, rien ne faiblit ou pâlit. Virginia Woolf (1882-1941), qui n’était pas poète, écrivait dans « La Chambre de Jacob » : « J’aime les phrases qui ne bougent pas quand bien même des armées leur passent dessus. J’aime que les mots soient d’airain… » C’est pour cela que seule la poésie restera quand l’humanité aura tout oublié. Nous le constatons déjà aujourd’hui : ce sont des poètes que nous citons pas des romanciers ou des historiens. On les prend à témoin et on clame après eux : « Comme a dit Al Moutannabi, Mohamed Chawki, Sheskeasper, etc… »

Et comme ce soir, comme Mahmoud Darwish, moi aussi j’ai la nostalgie du pain de ma mère, je termine en vous rappelant ce court poème écrit en 1966 par notre regretté Mahmoud :


A ma mère


J’ai la nostalgie du pain de ma mère,

Du café de ma mère,

Des caresses de ma mère…

Et l’enfance grandit en moi,

Jour après jour,

Et je chéris ma vie, car

Si je mourais,

J’aurais honte des larmes de ma mère !


Fais de moi, si je rentre un jour,

Une ombrelle pour tes paupières.

Recouvre mes os de cette herbe

Baptisée sous tes talons innocents.

Attache-moi

Avec une mèche de tes cheveux,

Un fil qui pend à l’ourlet de ta robe…

Et je serai, peut-être, un dieu,

Peut-être un dieu,

Si j’effleurais ton cœur !


Si je rentre, enfouis-moi

Bûche, dans ton âtre.

Et suspends-moi,

Corde à linge, sur le toit de ta maison.

Je ne tiens pas debout

Sans ta prière du jour.

J’ai vieilli. Ramène les étoiles de l’enfance

Et je partagerai avec les petits oiseaux,

Le chemin du retour…

Au nid de ton attente !