Vive les frontières!

Par Tahar Ben Jelloun

12.12.2010
 

Tout le monde a fait un jour ou l’autre l’éloge des sans-frontières. Idée généreuse qui s’est répandue en France puis en Europe après la révolte de mai 1968. Des slogans fleurirent du genre « Il est interdit d’interdire », ou «  Tout est possible, l’imagination au pouvoir ». Du coup l’idée d’abolir les frontières entre les peuples était devenue une utopie que la publicité va récupérer très vite. Une agence de voyage prit le nom de « Sans frontières » ainsi que des associations humanitaires comme « Médecins sans frontières » etc.
L’image d’une planète ouverte est séduisante. Mais quand une maison n’a plus de porte, y entre aussi bien le bon que la brute, le propre que le sale, le voleur que le saint. D’où la notion précise des frontières.
Le philosophe français Régis Debray vient de publier un « manifeste » où il fait « l’Eloge des frontières » (Gallimard). A première vue, on est surpris. Comment est-ce possible que cet esprit intelligent, engagé et humain se mette à défendre les limites et les portes ? Après la lecture de ce texte, on comprend mieux son intention. L’idée forte de ce livre se tient en quelques lignes : « La frontière comme vaccin contre l’épidémie des murs, remède à l’indifférence et sauvegarde du vivant ».
Et l’on pense à ces conflits qui durent depuis si longtemps et dont l’objectif est un simple tracé de frontières. Il en est ainsi du conflit interminable et de plus en plus inextricable, celui entre Israël et Palestine. S’il y avait des frontières, cela voudrait dire qu’il y a un Etat, un pays reconnu dans ses limites. Or le problème récurrent dans ce conflit c’est qu’Israël ne veut pas que les Palestiniens aient des frontières, autrement dit un Etat. Régis Debray cite le militant israélien de « La Paix maintenant » Uri Avnery  : « Quel est le cœur de la paix ? Une frontière. Quand deux peuples voisins font la paix, ils fixent avant toute autre chose la frontière entre eux ». Il rappelle en même temps, une autre façon de voir le problème, celle de Golda Meir qui disait « Les frontières sont là où se trouvent les juifs, pas là où il y a une ligne sur la carte ».
Quand il n’y a pas de frontières, on dresse des murs. Israël l’a fait. Un mur n’est pas une frontière, c’est une barrière, un refus, une exclusion. Dans le mur, il n’y ni portes ni fenêtres. Il y a du béton et de la haine. Il y a aussi la peur et l’ignorance.
Il est intéressant de lire ce manifeste à contre-courant au moment où, grâce aux nouvelles technologies de l’information, nous avons l’illusion d’être partout, nous sommes connectés avec la planète entière, nous savons en temps réel ce qui se passe entre la Corée du Nord et celle du Sud, ce qui fait que Haïti est maudite par Dieu et les hommes, que l’ami lointain est heureux ou malade etc… Etre connecté ne veut pas dire que les frontières ont été abolies ; ni qu’il existe une connivence entre les gens. Tout cela c’est du niveau du gadget. Cela fait plaisir d’entrer en contact avec un ami dont on a perdu les traces, mais au fond, entre lui et nous, il y a des limites. Et comme dit Paul Valéry, « Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau ». Car la peau est ce qui nous contient et nous sépare des autres. Et chacun tient à sa peau comme on dit vulgairement.
Quand on ne connaît pas ses limites, on ne sait plus qui on est.  C’est une question d’identité. Un peuple dont l’identité est floue, pas enracinée dans la terre du pays, est un peuple qui est malheureux. Savoir qui on est, d’où on vient, dans quel cadre on a vécu et où s’est construite notre histoire, est fondamental pour pouvoir vivre avec les autres. Quand un peuple, comme le peuple algérien, a été colonisé durant cinq siècles par les Othomans, ensuite occupé durant 130 ans par la     France, entreprit une guerre de libération héroïque qui fit plus d’un million de morts, il a du mal à recouvrer son identité. C’est ce qui pourrait expliquer la persistance des mouvements terroristes qui prennent l’islam comme prétexte. L’Algérie est en train de récupérer son identité. Mais en attendant elle maintient fermées ses frontières avec son voisin marocain. Là, c’est un excès de frontières qui veut dire un refus de communiquer et de résoudre les conflits en suspens entre les deux pays.
Cet éloge des frontières se présente comme un droit des peuples. Après tout, si la frontière est ce qui garantit leur intégrité territoriale, il faut la défendre non pas comme un moyen de repli mais une possibilité d’ouverture en sachant que chacun est un invité et non un envahisseur ou un contrebandier.