Préjugés

Par Tahar Ben Jelloun

12.12.2010
 

C’est devenu banal de constater combien les relations entre la France et l’Algérie sont tendues. Depuis 1962, depuis la fin de la guerre et l’indépendance de l’Algérie, le contentieux entre les deux Etats ne cesse de se détériorer. Les relations ne sont pas bonnes et cela se comprend car les blessures de la colonisation et de la guerre de libération sont profondes et n’arrivent pas, malgré le temps, à se cicatriser.
Le Maroc a de bonnes relations avec la France. La présence française n’a pas été marquée par des tragédies. C’était un protectorat et non une colonisation de populations comme c’était le cas en Algérie occupée et divisée en trois départements français.
L’Espagne a été présente au Maroc, au nord du pays. Tout aurait dû bien se passer ne serait-ce que pour le voisinage et l’héritage historique arabo-andalou. Il n’y a pas eu de guerre entre les deux peuples et en principe tout devrait concourir à ce que les deux pays s’entendent bien et collaborent dans de bonnes conditions.
Les choses se passent tantôt bien, tantôt mal. On n’arrive pas à instaurer un climat d’amitié réelle, de confiance et de bon voisinage. Les rois s’entendent bien. Les premiers ministres aussi. Là où le malaise persiste c’est entre le Maroc et la presse espagnole. Non que le Maroc soit irréprochable et sans défauts, mais on remarque de temps en temps, à la faveur de petites crises, comme par exemple l’affaire de l’île Persil en 2002, ou l’affaire d’Aminatou Haïdar l’année dernière ou plus récemment les émeutes qui ont secoué la ville de Laâyoune le 8 novembre dernier où des manifestants dont certains venus du Sahara ont tué onze hommes des forces de l’ordre qui n’étaient pas armés.
Le problème est étudié en ce moment par une commission d’enquête. On ne va pas affirmer des choses sans preuves ni entrer dans les détails. Mais ce qui a été désolant c’est la manière dont la presse espagnole dans sa majorité a couvert ces événements. Les préjugés anti-marocains ont été plus forts que la vérification des faits. Ainsi des journaux ont publié des photos de massacre dont l’origine venait de Gaza et d’autres de faits divers commis à Casablanca ; ces photos ont été divulguées par l’agence EFE. Elles ont été présentées comme la preuve de morts  par la chaîne TV Antena 3. Le Maroc avait en sa possession une vidéo montrant des manifestants armés de couteau de boucher en train d’égorger des agents des forces de l’ordre marocains. Il a pris du temps avant de la rendre publique (le 15 novembre).
On sait que certains journaux espagnols ont reconnu leur erreur et ont présenté des excuses au Maroc. Mais le mal a déjà été fait. Dès qu’il s’agit du problème du Sahara, la vue de la réalité s’embrouille. Il faut dire que le nombre d’associations de soutien au mouvement Polisario, soutenu de manière efficace par l’Algérie qui refuse tout plan de paix avec le Maroc, est très important en Espagne. La propagande est forte et bien faite. Les Marocains ne savent pas communiquer et en plus ils ont commis une grave erreur en empêchant des journalistes espagnols d’entrer enquêter dans la ville de Laâyoune.
Même le Mexique qui ne connaît rien à cette affaire si ce n’est via le discours de propagande du Polisario a demandé une réunion du Conseil de sécurité  « pour faire toute la lumière sur ces événements », lui qui ne se mobilise pas avec autant d’empressement quand Israël massacre des populations civiles à Jénine ou à Gaza.
Ce déficit de communication de la part du Maroc a terni son image et a ruiné ses efforts en vue de négociations directes avec le Polisario afin de trouver une solution qui passerait par un plan d’autonomie.
On ne comprendra rien au problème du Sahara si on ne le remet pas dans le contexte régional en particulier celui concernant les deux pays dits « frères », l’Algérie et le Maroc. Il faut savoir que l’Algérie refuse systématiquement la réouverture de ses frontières avec le Maroc que celui-ci a proposé d’ouvrir. Les deux peuples  n’ont aucun problème entre eux ; ils ne demandent pas mieux que de circuler librement, de se rendre visite, de faire du tourisme et même du commerce. Mais depuis la brève « guerre des sables » en octobre 1963, l’Algérie, en tout cas son armée, garde une rancune sévère à l’égard de celui qui l’avait aidé durant la guerre de libération.
L’Espagne est aussi concernée dans le conflit du Sahara. Il faudra qu’elle utilise son capital de sympathie avec l’Algérie pour favoriser un règlement de ce problème qui empoissonne les relations entre les pays de la région et qui entrave le développement économique du Maroc. Après tout, c’était l’Espagne franquiste qui occupait cette partie du territoire marocain. Elle l’a mal quitté, c’est-à-dire sans considérer l’aspect historique de cette région et sans penser aux conséquence d’un départ précipité.

Tahar Ben Jelloun.
De l’Académie Goncourt.