Edmond El Maleh

Par Tahar Ben Jelloun

12.12.2010
 

C’est sans doute par hantise de la perte que j’ai souvent fait l’éloge de l’amitié. L’absence envahit le temps, se mêle aux objets, dérange les choses puis s’insinue comme une poussière grise entre l’ongle et la peau. Un ami qui s’en va, même si des années durant, des signes nous avertissent par charité, est un fait inadmissible. Et pourtant on s’y est préparé, on s’est imaginé sans cet être puis notre lâcheté nous joue des tours et nous voilà face au vide, à cette nausée qu’on renvoie au ciel. Derrière des portes immenses qui ont du mal à s’ouvrir, les souvenirs se précipitent dans le désordre. Ils nous tirent du grand silence puis nous abandonnent avec nos illusions. Le deuil s’annonce comme le visiteur inattendu. Cela ne s’apprend pas. Chaque fois c’est différent. La douleur change de couleur.
Il s’appelait Admond Amran El Maleh. Juif, né à Safi. Il avait mis beaucoup de temps avant de se mettre à écrire. Il avait du mal à tenir entre ses doigts un stylo. Il s’en amusait. Alors il a attendu que les mots trouvent leur chemin, que les événements qu’il a vécus au Maroc en tant que militant communiste clandestin s’éclaircissent, parviennent à la maturité évidente. En mars 1965, il avait déjà quitté le parti, il enseignait la  philosophie dans un lycée de Casablanca, il est arrêté par la police qui le maltraite ; c’était juste après les manifestations de lycéens et d’étudiants qui furent férocement réprimées par le Général Oufkir. L’exil s’imposa à lui. Il le vit douloureusement, vint avec sa femme à Paris et connut des jours difficiles. Le Maroc, la terre marocaine, l’air, le soleil, le vent, la poussière, les parfums du Maroc lui manquaient. Il détestait la nostalgie. Il ne se voyait pas autrement que citoyen marocain, refusant énergiquement de prendre la nationalité française, allant chaque année tôt le matin faire la queue devant la préfecture de la Cité pour renouveler son titre de séjour. Là, il retrouvait des compatriotes, se liait d’amitié avec certains, parlait arabe avec eux, les invitait chez lui. Il était fier d’être marocain et ne supportait pas la moindre critique de son pays. On ne pouvait pas dire que les oranges marocaines étaient cette année moins bonnes que celles d’Espagne, ni que l’huile d’argane avait un goût trop fort.
L’exil avait besoin de se raconter. Alors Edmond se mit devant une vieille machine à écrire et écrivit d’un jet un texte admirable « Parcours immobile » que François Maspero publia en 1980 dans la collection « Voix » (réédité en 2001 par André Dimanche ainsi que le deuxième roman « Aïlen ou la nuit du récit »). Sa langue maternelle était l’arabe dialectale. Il dira plus tard « Ecrivant en français, je savais que je n’écrivais pas en français. Il y avait cette singulière greffe d’une langue sur l’autre, ma langue maternelle, l’arabe, ce feu intérieur ». Un jeune écrivain de 60 ans, salué par la critique. Mais il avait besoin de revoir le pays, de le revivre dans sa chair, dans son cours quotidien. C’était l’époque des années de plomb. L’état d’exception régnait au Maroc. Il fit le voyage, l’angoisse et l’émotion le paralysaient. Ces retrouvailles avaient pour lui une importance vitale. Des amis étaient là ; un bonheur incomplet, car il constatait combien le pays était malade, abîmé, figé après les deux coups d’Etat contre Hassan II, devenu encore plus policier, plus arbitraire qu’avant. Mais Edmond nourrissait l’espoir de voir son pays sortir du tunnel.
 Ses plaisirs étaient simples : aller au marché, parler avec la paysanne vendant son fromage, acheter l’huile d’argan chez l’épicier berbère. Car Edmond était un grand cuisinier. En fait il l’était devenu avec l’exil. C’était une façon de rester en contact avec la terre de ses ancêtres.
Ses livres furent traduits en arabe. Il était devenu une figure de légende, non pas en tant que juif se revendiquant avant tout Arabe et Marocain, défendant sans concession la cause du peuple palestinien, mais en tant qu’intellectuel qui ne ressemblait à personne, exigeant et dissident, nourri par la philosophie de Walter Benjamin, de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort dont il était proche. Il s’intéressait beaucoup au groupe de l’Ecole de Francfort et fréquentait Jürgen Habermas.
De retour au Maroc après le décès de sa femme, Edmond ne connut à aucun moment la solitude du veuf. Il était entouré d’amis de différentes générations. Les peintres du Maroc l’appréciaient particulièrement parce qu’il avait un sens subtile de la création des arts plastiques ; il suivait leur travail et écrivait sur certains. Sa maison de Rabat était ouverte. Les amis passaient, prenaient un thé, bavardaient avec lui puis laissaient la place à d’autres qui venaient juste pour le plaisir d’être en sa compagnie et profiter de son sens de l’humour.
Il avait connu Jean Genet, mais ce dernier n’avait pas été attentif à ce qu’il pouvait représenter. Plus tard Edmond écrira un superbe texte sur  « Un Captif Amoureux ».
Edmond El Maleh a traversé le siècle en cultivant le doute et se méfiant des illusions idéologiques. Ce fut en vue de l’indépendance du Maroc qu’il s’était engagé dans le Parti communiste marocain, qu’il a milité dans la clandestinité et que dès que le pays fut souverain, il quitta sa cellule qui se laissait berner par le culte stalinien. Il évoque cette époque de sa vie dans « Parcours immobile », mais le plus important dans  cet itinéraire fut la consolidation de son identité judéo-arabe, son ancrage dans les milieux populaires du Maroc, son attachement viscéral à la terre natale et à l’histoire de la symbiose culturelle entre juifs et musulmans telle qu’elle a été décrite dans plusieurs ouvrages par un autre juif marocain, Haïm Zafrani.