Ils ne sont pas fous !

Par Tahar Ben Jelloun

22.06.2016
 

Ils ne sont pas fous. Ils savent ce qu’ils font. Ils sont déterminés, convaincus d’agir dans le sens d’un islam qu’on leur a fabriqué et qui leur donne des ordres pour en finir avec ceux qui « se sont éloignés de la voie de Dieu ». Tout est une question de lecture et d’interprétation. Tout dépend quelles lunettes on chausse avant de se mettre à lire les sourates d’un livre révélé à Mahomet par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Quelques temps après la mort du prophète, juste après que le calife Othman a réuni les autres compagnons pour mettre en forme le livre sacré, le Coran, deux écoles se sont opposées. Deux approches, deux lectures, deux visions du monde. D’un côté on avait les rationalistes, ceux qui disaient que le Coran est un texte métaphorique, à lire de manière intelligente et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, de l’autre, on avait les littéralistes, ceux qui affirmaient avec force qu’il n’y a qu’une grille de lecture, celle de l’interprétation directe et sans symbole. Les débats furent longs et violents. Hélas, mille fois hélas, ce sont les littéralistes qui l’ont emporté. Cela a donné au XVIIIè siècle la doctrine wahhabite du nom d’un théologien d’Arabie, Mohamed Ibn Abdelwahhab qui convint un des fils Saoud à répandre dans les sables cet islam basé sur une charia dure et sans appel. C’est cet islam là qui règne aujourd’hui en Arabie Saoudite et au Qatar. C’est cet islam que cherche à répandre dans le monde le calife auto proclamé en Irak, Al Baghdadi, chef du prétendu « Etat islamique ». C’est cet islam avec lequel on recrute des enfants issus de l’immigration et qui, trouvent là la culture et l’identité que la République n’a pas su leur donner ou qu’ils ont refusé d’accepter.

Ces gens ne sont pas des fous, des psychotiques ou des schizophrènes. Leur raison fonctionne et leur équilibre tient dans le respect et l’application de ce que cet islam wahhabite, c’est-à-dire saoudien leur enseigne.

Tant que ces pays du Golfe jouent sur les deux tableaux, l’un pro-occidental avec échanges diplomatiques, commerciaux et politiques, l’autre leaders d’un islam rétrograde et fanatique, nous aurons de plus en plus de jeunes qui obéiront à des recruteurs qui tiennent un discours efficace et argumenté et rejoindront les rangs de Daech en Syrie ou en Irak, ou bien resteront en Europe dans l’attente d’un ordre donné de loin pour aller accomplir l’acte meurtrier où leur vie sera offerte en tout cas où elle ne comptera pas dans l’objectif désigné.

Il faut arrêter de les traiter de fous. Cela amoindrit leur responsabilité et la gravité de leurs actes. Ce sont des guerriers. Ils s’attaquent à l’Europe, à son mode de vie, à sa passion pour la liberté et pour la singularité de chaque individu. Le tueur du club gay d’Orlando a dû lire les versets terribles où il est démontré que l’homosexualité est un crime dans un contexte de grande décadence. Guidé par la haine, il a accompli ce qu’il a dû considérer comme son devoir de « bon musulman » sans penser une seconde au mal incommensurable qu’il fait aux millions de musulmans qui ont vécu ces crimes comme une abomination et une atteinte à l’islam et à ses valeurs dont certaines sont héritées des deux autres religions monothéistes.