Tunis fin octobre 2015.

10.12.2015
 

La première chose qu’on remarque quand on débarque à l’aéroport de Tunis, c’est la nonchalance de la police, une certaine douceur de vivre, un laisser aller comme si rien de grave ne s’était passé dans ce pays ces derniers temps. Contrôle des passeports rapide, gentillesse à l’accueil, bref on est en Méditerranée, sauf que le pays vit encore sous la menace des terroristes du pseudo « Etat islamique », que l’économie est au plus mal, que le tourisme est en panne et que plus de 3000 jeunes dont certains diplômés sont partis se battre au sein de Daech, en Syrie ou en Irak et qu’ils risquent de revenir décidés à créer le chaos en Tunisie. Ce chiffre est important vu que le pays est petit et ne compte que onze millions d’habitants.

Une tristesse cependant est visible dès qu’on quitte l’aéroport et qu’on entre dans Tunis. On dirait une société commerciale qui aurait déposé son bilan ou bien qui attendrait un sauveur, un repreneur pour qu’elle fonctionne de nouveau. Ni joie ni euphorie. Les gens sont résignés. Un vendeur de tissus se met au milieu de la rue et vous invite avec insistance à visiter son magasin.

Il n’y a plus de grands portraits du chef de l’Etat comme à l’époque de Ben Ali qui s’aimait beaucoup et qui le faisait savoir avec d’immenses photos où le culte de la personnalité allait de pair avec la dictature. L’actuel président de la république, M. Beji Caid el Sebsi est un ancien collaborateur de Habib Bourguiba, celui qui a modernisé ce pays et qui a donné à la femme des droits qu’aucun pays arabe et musulman n’a osé faire. M. El Sebsi a 89 ans, mais la tête fonctionne bien, il est vif et spirituel. Il nous a reçu dans son palais à Carthage pour nous remercier d’avoir choisi la Tunisie pour la réunion du Jury du Prix Goncourt. Cultivé et volubile, c’est un homme de qualité qui occupe ce poste espérant rendre service à son pays. C’est la vieille école. Parfaitement bilingue, cite Clémenceau et Paul Valéry, raconte des anecdote datant de l’époque de la lutte pour l’indépendance.

Pour lui, la tâche est immense. Non seulement, il faut instaurer et consolider la démocratie, parvenir à faire fonctionner le gouvernement composé de plusieurs tendances,  mais il faut renforcer la sécurité et redonner envie aux millions de touristes de revenir en Tunisie. L’attentat au Musée Bardo le 18 mars 2015 avait fait 22 morts dont plusieurs étrangers puis la tuerie à Souss le 26 juin qui s’est soldée par 40 morts dont une majorité de citoyens britanniques. La Grande Bretagne a quasiment interdit à ses ressortissants d’aller en Tunisie. Beaucoup d’autres pays l’ont suivie.

Le président El Sebsi déplore cette situation et nous dit que le problème vient en particulier des 450 km de frontière avec la Lybie où règne un chaos tragique et une partie de la frontière sud de l’Algérie où subsistent encore quelques groupes terroristes.

Le fait que le comité Nobel d’Oslo ait attribué le Prix Nobel de la Paix au quartette de la société civile a remonté le moral des dirigeants et aussi de la population. En même temps les islamistes d’Ennahdha n’apprécient pas la politique actuelle du gouvernement. Ainsi le syndicat des imams a vivement protesté contre le limogeage de plusieurs imams jugés extrémistes par le ministre des Affaires religieuses. Des manifestations importantes eurent lieu le 16 octobre à Sfax pour protester contre l’éviction de l’imam Redha Jaouadi, une façon pour le parti islamiste de démontrer sa présence et sa force.

En même temps, contrairement à ce qu’on voit dans les rues de Tanger ou d’Alger, les filles voilées sont très rares. Au lycée « Mohamed Fredj Chadli » situé à Ariana, une banlieue de Tunis, aucune élève ne porte de foulard et aucune enseignante non plus. Quand j’ai posé la question, on m’a dit que les femmes voilées sont dans certaines villes de province. A Tunis, les cafés ne désemplissent pas. Garçons et filles sont mélangés. L’islam ne semble pas peser sur la société. Pourtant dernièrement un jeune homme a été arrêté par la police et mis en prison parce qu’il a avoué être homosexuel. Comme dans les autres pays du Maghreb, l’homosexualité est tolérée à condition de ne pas la revendiquer publiquement.

Bourguiba qui avait été déposé dans des conditions brutales par Ben Ali en 1987, est souvent cité par les gens. Sa mémoire plane sur cette Tunisie blessée.

M. El Sebsi nous raconte ses souvenirs du temps où il était ministre de Bourguiba qu’il décrit aujourd’hui comme un patriote qui n’avait aucun sens de l’argent et qui n’a rien possédé de son vivant. Ce ne fut pas le cas de la famille de sa femme.

L’ambassade de France qui se trouve à l’entrée de la médina est hyper protégée : camions militaires, sacs de sable, fils barbelés, soldats armés. Ailleurs, il y  a moins de vigilance. Ainsi au Musée Bardo, on remarque deux ou trois policiers, sans plus. M. El Sebsi nous dit que la police réussit toutes les semaines à démanteler des réseaux terroristes. La plupart sont de retour du djihad ou s’apprêtent à rejoindre leurs camarades au Proche Orient.

De tout temps la Tunisie a tout misé sur l’éducation. Pas ou presque pas d’analphabètes alors que Le Maroc compte 35% d’analphabètes surtout dans les campagnes. Le ministre de l’éducation nationale, Néji Jelloul, est très dynamique et a une volonté de réformer en profondeur le système éducatif. Il pense que par là on luttera mieux contre les dérives fanatiques. Dans une interview à Jeune Afrique (25 octobre), il dit « Les Tunisiens veulent rompre avec un certain laxisme, de démocratie « gentille », voire d’impunité. Ils veulent l’Etat de droit et ont besoin d’un gouvernement qui les protège ». En Tunisie l’école c’est deux millions d’élèves. En septembre dernier il a organisé « Le mois de l’école », sorte de téléthon qui a réussi à réunir quelques millions de dinars, ce qui lui a permis de réhabiliter 3000 écoles qui étaient en mauvais état. Cette adhésion citoyenne a démontré la motivation des gens et ont prouvé que ceux qui veulent empêcher la Tunisie de réussir son émergence sont une minorité déloyale. De plus en plus d’écoles privées ouvrent leurs portes. Pourtant le secteur public est plutôt de qualité. Mais cette tendance se généralise au Maghreb.

La Tunisie mise sur l’éducation et attend le retour des touristes. L’été dernier ce furent les Algériens qui sont venus en masse sur les plages tunisiennes. Mais me dit un patron d’hôtel qui venait d’ouvrir « ils nous payent en dinars, nous, nous avons besoin de devises ! ». 

Reste que l’islam politique n’a pas dit son dernier mot. Ce pays qui avait été sur la voie de la laïcité (Bourguiba avait bu en direct à la télévision en plein Ramadan un jus d’orange, disons que durant le combat on pouvait ne pas jeûner, puisque la Tunisie fait la guerre au sous-développement), se trouve aujourd’hui avec un parti islamiste important, Ennahdha de Rached Ghannouchi. Le ministre de l’éducation est convaincu que la laïcité est inéluctable, mais une laïcité à la tunisienne qu’il va falloir travailler et proposer aux citoyens. Pour lui, « Les Frères musulmans » sont finis. Réellement, Daesh a absorbé l’islam politique et, quelque part, il nous rend service, dans le sens où il révèle la face hideuse de l’islamisme. Daesh est le chant du cygne de l’islam politique »

Cette modernité est pour le moment empêchée par un manquement au respect de la vie privée que garantit la nouvelle constitution. Un étudiant de Souss a été arrêté et a subi un examen anal et mis en prison pour homosexualité. Des ONG locales comme Association tunisienne de soutien aux minorités et Shams, ont vivement réagi contre le « test de la honte » et la condamnation du jeune homme.  Par ailleurs des menaces de groupes salafistes qui sont éparpillés dans les provinces et attendent l’heure d’agir. Tant que  l’économie n’a pas repris de manière significative, ils pourront poursuivre leurs actions et mettre leurs menaces à exécution. C’est ce que tout le monde craint. On sent dans le pays une sorte de dépit, un regret que les amis européens n’investissent pas comme ils devraient. Fin octobre une société italienne a renoncé à un projet d’investissement pourtant avancé. Finalement, cette jeune révolution se bat toute seule contre les ennemis salafistes ainsi que pour rassurer les investisseurs étrangers et les touristes de lui faire confiance et de revenir. Comme nous a dit le président El Sebsi « ce n’est pas de la tarte ! ».