Mika

Par Tahar Ben Jelloun.

10.12.2015
 

Il paraît qu’on va interdire les sacs en plastique. Bonne idée. Cela part d’un bon sentiment. On ne verra plus ces objets légers et résistants, increvables et sales couvrir nos terrains vagues, les lacs, les criques et rivières. On ne les verra plus soulevés par le vent tournoyer autour de nos têtes et aller s’accrocher aux branches des arbres comme des épouvantails de plusieurs couleurs ou des talismans contre le sort. Leur époque est terminée, finie, révolue. Mais ils survivront à toutes les décisions, à toutes les lois. On va les remplacer par des sacs en papier, plus faciles à éliminer, des sacs plus convenables parce qu’ils n’ont pas cette prétention à l’éternité ni set entêtement à être plus forts que le temps et ses intempéries.

Puisqu’on a commencé à se préoccuper de notre environnement, pourquoi ne pas procéder à l’éducation de certains citoyens qui ne pensent qu’à eux et se moquent pas mal des autres :

--L’automobiliste qui, de sa fenêtre, jette une bouteille vide sur l’autoroute ou bien le reste de son sandwich, les épluchures d’orange ou de pommes.

--C’est le même qui va griller un stop et vouloir passer au risque de faire un accident. Si vous réagissez il vous fera un bras d’honneur accompagné de quelques insultes où sont mêlés la religion, le sexe et la race.

--C’est aussi le même qui doublera votre voiture dans un virage sans visibilité et se sentira fier d’avoir frôlé la mort, surtout celle des autres.

--C’est aussi le même gars qui se mettra sur votre place dans le parking de l’immeuble.

-- C’est celui qui ne paye pas les charges de son appartement, ne baisse pas le volume de sa télé et hurle si vous lui faites la remarque.

--C’est celui qui ne trie pas ses poubelles et à la limite jette son sac plastique pourri devant la maison du voisin, sur le trottoir où d’autres comme lui ont fait la même chose.

--C’est celui qui passera devant tout le monde quand vous faites la queue dans un établissement public ou privé.

--C’est le même type qui crache par terre, rote après un repas bien gras et fume en envoyant la fumée sur le visage des autres.

--Il n’achète pas le journal mais le lis au café.

--Il téléphone ou répond à un appel comme s’il était dans son salon, faisant abstraction de l’existence des autres clients du café ou restaurant.

--Il lui arrive de faire l’aumône le vendredi, le jour où il s’habille en blanc pour aller se montrer à la mosquée, mais il reste un sac noir. Un sac noir dans l’âme, car il en a une. 

--Il critique le gouvernement, profite des droits de l’homme et maltraite sa domestique.

--C’est le même qui, lorsqu’il entend un étranger émettre quelques critiques sur le pays, se lève pour le traiter de raciste et le menace de son poing.

--Quand il voyage, il a forcément un excédent de bagage qu’il refuse de payer et fait retarder le départ de l’avion.

--C’est le même qui n’achète jamais un livre, il n’en voit pas la nécessité.

--C’est le type qui a un avis sur tout et le donne même quand personne ne le lui demande.

--Quand il voyage il s’arrange pour aller dormir chez un vague cousin plutôt que de prendre une chambre d’hôtel.

--C’est celui qui fait de la corruption, donnée ou reçue, son système de vie. Il s’arrange et même va jusqu’à justifier ce qu’il fait : « j’améliore son salaire et lui me facilite la vie, quel mal à ça ? »

 

 --Lui, c’est le sac noir en plastique. Le sac en chef. Il est partout. Il n’a pas de nom, pas de visage, mais il est là. Il vous regarde et vous nargue. Si un homme d’autorité lui parle, il essaie de le soudoyer ou alors il s’écrase comme une mouche. Il a peur du plus fort et ne connais pas la honte, écrase le faible et se courbe devant l’autorité. Je l’appelle sac noir en plastique parce qu’il est indestructible. On a beau faire des campagnes pour le sensibiliser, le responsabiliser, lui faire honte, ça ne sert à rien. Il ne connaît pas l’insomnie ni le remords. Il est costaud et rien ne le dérange. Il est sans gêne et en est fier.

Mika ! Tel est son nom. Nous avons de là inventé des déclinaisons : « être un Mika » (pas fiable), le verbe  mièke (laisse tomber), ajoutons pour clore le portrait : Mika noir. Noir comme ses combines, ses bassesses, ses mesquineries, ses passes droit, sa veulerie, sa lâcheté, ses impostures, l’autre face du mauvais citoyen qui, par son ignorance, son inculture et ses prétentions, maintient ce pays dans un sous-développement mental que les plastiques noirs symbolisent et consolident dans sa bêtise grasse et satisfaite.

Il y a peut-être du Mika dans chacun d’entre nous. Prendre conscience de  cette éventualité est une façon de s’en éloigner.